automne, loin des gens qui meurent sur les saisons
26 octobre 2015



Des feuilles comme des cadavres encore vifs. La ville et mon bureau en sont jonchés. Hier encore, c’était l’été étouffant ; écrire pour en finir. Et puis, maintenant ? De l’été, je possède encore la trace, plus qu’un souvenir, sa brûlure. Et des pages, rien, si peu. Ce matin, les feuilles qui recouvrent le sol sont des souvenirs perdus – comme des combats perdus – dessinent un chemin qui vient se perdre loin devant soi, vers l’hiver et les nuits longues, la morsure moins féroce du ciel.

Les mots de Verlaine lancent une douleur qu’on dirait parfaite : achevée et ultime.

Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Après midi, je sors pour la première fois depuis des jours : quelque chose manque dans les arbres, qui est la chair des arbres. Une chair arrachée et en lambeaux survit encore, mais pour combien de temps. Les arbres comme des écorchés qu’on lisait en secret, enfant, dans les traités d’anatomie. Des bras tendus vers le ciel en désespoir de cause. À leurs pieds, la peau morte des feuilles. Il ne reste dans ces arbres que des morceaux de ciel qu’on voit à travers la nudité qui annonce le froid, qu’on devine dans la couleur jaune des tilleuls argentés de l’avenue. Les nuances d’or remplacent le vert nacré des feuillages : et les trottoirs couverts de feuilles boueuses déjà. En sentir la blessure : je n’ai rien perçu, entre l’été et l’hiver, d’un automne qui n’aura pas eu lieu.

La rue, sur l’image, comme une paroi qu’il faudra gravir. Se servir des feuilles comme autant d’appuis ? S’en saisir à pleines mains pour de l’autre côté passer, atteindre l’année, l’arche de la pluie et des saisons comme disait Claudel, et aller.

Les mots de Rimbaud guérissent.

L’automne, déjà ! — Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine – loin des gens qui meurent sur les saisons.

Une feuille après l’autre, faut-il chercher une destination, ou un signe ? Celui de l’éparpillement ? De la défaite ? Sa clôture, alors que rien n’avait commencé ? Ou tracé d’une fuite, tangente, hasard joyeux ? Du délire. De la jouissance de s’échapper. De la douceur d’être sur la terre celui qui vient piétiner la mort. Du désir d’entendre sous le pas la brisure du vent. D’être le soir debout quand tombe la pesanteur des arbres. D’être dans le siècle l’ignorance de connaître la fin.

En éprouver la joie. Savoir que ces morts qui nous entourent incitent à chercher les lieux d’où naître et d’où donner naissance ; choisir ces endroits où naître, et désirer cette vie plus qu’ailleurs parce qu’elle est aussi une manière d’en finir avec la mort.

L’automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue.

Le soir, je lève les yeux vers la ville ; la nuit est tombée lourdement mais sans bruit, plus rapidement qu’une feuille : par dessus les immeubles, et comme accrochée à la grue du chantier tout proche, la lune d’orgueil danse à l’ombre de nuages qui tremblent autour d’elle la vie qu’elle répand jusqu’ici. On pourrait puiser toutes les raisons de penser au soleil qui brûlait Avignon (c’était hier) ; et pourtant : le sentiment que tout commence, encore. De nouveau à la tâche, ouvrir les chantiers, rêver les phrases, inventer les vies – tout commence, encore, toujours.


arnaud maïsetti - 26 octobre 2015

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