Vietnam #4 | Sa Pa, dans ses poussières de pluie
4 novembre 2015




8 octobre.
Entre Thį Trãn Sa Pa, Xã Sa Pà, et Phuòng Phõ Mói.

Le pays des Hmongs, encore ; mais l’autre versant. L’odeur de paille brûlée toujours et cette fois celle de la pluie. Tu n’as pas vu Sa Pa si tu n’as pas vu le brouillard, disait le proverbe. On ne voit que le brouillard ce matin ; rien, donc, de la terre à travers lui. Toute la journée, il faudra marcher dans ce brouillard. Ou comme juste avant lui. Étrange cette impression d’avoir toujours un peu de retard sur le brouillard, celle de se trouver à quelques mètres de lui, et jamais en lui. Que chaque pas semble repousser. C’est l’image parfaite de l’écriture, évidemment : on avance dans des territoires qu’on devine seulement – ce qui va produire le paysage, c’est la marche qui à la fois le découvre et le rend possible. On déchire un voile sans jamais le voir. On est enveloppé de lui comme de la présence du monde autour dont on perçoit seulement ce qui se dérobe. La pluie est invisible, mais le soir, comment être davantage trempé ? C’est aussi une image de l’écriture. Et du voyage. Toute cette brume nous empêche de voir cette terre : et cependant, c’est cette terre-là qu’elle fait naître. De cette terre qu’elle surgit. Dans cette terre, s’avancer renouvelle l’expérience d’être ici, si loin. Au Vietnam, on possède une sublime expression pour dire la brume : c’est de la poussière de pluie. Je ne sais pas s’il existe un mot pour dire la silhouette d’un homme, parapluie à la main, qui soudain se dresse et à l’horizon regarde vous perdre.


franchir

c’est d’abord un territoire large comme le ciel sur lequel le ciel va tomber




on verrait les derniers hommes



et puis à mesure où on s’enfoncerait, les premières bêtes

des bêtes confondues dans la brume, des bêtes de plus en plus légendaires


de plus en plus tendres et sauvages


et puis, soudain, rien ; peut-être s’est-on enfoncé trop loin



rien que des ruisseaux minuscules dont on se demande comment ils peuvent soulever tant de brume – qu’on franchit comme des symboles


s’est-on avancé trop loin – des bêtes, pas même des bêtes, des cauchemars de bêtes, ici dorment depuis mille ans


et puis soudain


soudain l’homme au parapluie


ou à l’ombrelle

se raconter longuement sa légende ; et un instant croire qu’à ses yeux, nous sommes nous aussi silhouettes dans la brume et le lointain, perdus dans la toile d’araignée de la brume

au détour du chemin : les bornes déposées par les Français il y a un siècle fonctionnent encore, et les villes peut-être toujours là


arnaud maïsetti - 4 novembre 2015

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