« Camden Town » | Revue D’Ici Là, n°3
juin 2009



La Revue d’Ici là est un ouvrage collectif numérique publié et diffusé sur publie.net. Le travail éditorial et graphique est assuré par Pierre Ménard.

Chaque numéro porte sur une phrase qui sert d’incitations aux auteurs, plasticiens, poètes, et essayistes.

Pour le numéro 3 : "La musique savante manque à notre désir".

Le texte de présentation de la revue se trouve là,
et pour se procurer la revue, c’est ici.


« Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n’offrit le concours de ses vues.
Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d’un amour multiple et complexe ! d’un bonheur indicible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n’auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.
Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince.
La musique savante manque à notre désir. »

Arthur Rimbaud, Contes, in Les illuminations.


Camden Town

Rimbaud ; la musique – le lieu et la formule

« Bach et Schubert doivent beaucoup à Bob Marley »
B.-M. Koltès

Parmi les images de la vie de Rimbaud qui nous font défaut et nous manquent, il y en a une particulièrement que je cherche et invente, remplace peu à peu dans le rêve que fait la réalité à ma place, l’authenticité du réel, son défaut d’être. C’est celle du jeune homme, qui, en juin 1873, n’a pas encore 19 ans, accompagné de Verlaine, sortant du 8, Great College Street, à Camden Town, au cœur noir de Londres – pour se rendre, au Princess’ Theater ou au Saint James Theater. Ce n’est pas encore les violences, les lâchetés, les départ et les menaces, les regrets – les coups de feu. C’est encore une parenthèse ouverte sur ce qui rend possible la vie telle qu’elle se donne et à laquelle on consent, l’exil recherché et acquis : la vie ressentit telle ; ce qui s’écrit dans ces jours n’a pas de mesure possible, pas même celle du langage : encore moins celle de l’écriture : « c’est trop beau ! trop ! Gardons notre silence. » (Plates-bandes d’amarantes)

Ce soir, tous deux se rendent pour la cinquième, sixième, dixième fois applaudir bruyamment L’Œil crevé de Crémieux, Le Petit Faust de Hervé, ou les Cent Vierges de Lecoq : les mélodies d’opérette, les bravos faciles, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. L’année précédente, Rimbaud avait passé des après-midi dans l’austère bibliothèque de Charleville à recopier des livrets de Favart, les textes d’ariettes qu’il adressait à son ami demeuré à Batignolles – Rimbaud amasse pour Verlaine et pour lui un matériau immense et modeste apte à refonder de fond en comble le langage, projet mené pendant le printemps 1872 : évidence neuve, lame de fond qui emporterait tout : « J’ai fait la magique étude / Du Bonheur que rien n’élude » (Ô saisons, ô châteaux)– volonté non pas de simplifier le langage, mais de le rendre à nu, de le déposséder de lui-même, du savoir qui le charge, le lourde, l’empêche. Le lieu et la formule. Désir d’un langage neuf, celui qui serait à la fois nouveau et renouvelé, dans la simple puissance de ce qui s’impose, phrase qui tiendrait par les seuls mots qui la fondent, la soutiennent et la lancent. « C’est aussi simple qu’une phrase musicale » (Guerre).

Si la musique savante, celle qui sait, celle qui est portée par le savoir, celle qui le transmet – véhicule et non motrice – manque au désir, c’est précisément parce que le désir n’y a pas sa part : le désir manque parce que cette musique sature tout, ne laisse de place à rien d’autre qu’à elle même. Notre désir l’ignore, souverainement : la savante musique ne chante que sa suffisance. Mais cette simplicité n’est pas la réduction au simple : elle se voudrait tentative vers plus d’épaisseur dans le simple mot déposé, déchargé de tout ce qui le construit ; édifice d’un langage davantage posé que bâti. Le désir manque – désir est cette force poussée en avant qui fait marcher, qui entraîne : quand la musique savante est toujours reçue, en arrière par ce qui la forme, l’harmonie qui se donne comme règle, et non comme force de liaison du monde. Simplicité suprême recherché qui tendrait à formuler les poussées du désir – les poussées de désir. Savoir savant qui est sans doute la Beauté celle amère qu’il s’agit de repousser, d’injurier : et de fuir pour la refonder : beauté non désiré, indésirable et congédiée, pour mieux la réinventer.

Plus tard justement, cette recherche sera moquée, on le sait – ces mois passées formeront l’histoire de ses folies : folie d’avoir cru en la possibilité d’une transparence du signe et de l’être, où dresser le mot suffirait, pour toujours à dévoiler le monde en même temps qu’à témoigner de son expérience. Au terme de cette folie, dont on lit le parcours dans quelques textes seulement, ceux qui sont regroupés sous le titre de vers nouveaux, il ne reste rien qu’un désir encore insatisfait du réel, dont la nomination ne suffit pas à l’éprouver. C’est qu’il faudra radicaliser encore l’expérience ; l’adosser sur une anthropologie qui pourra décaper les surfaces encore résistantes de l’être ; la confier à une catabase qui pourra faire parler la langue d’outre-tombe, seul lieu depuis lequel envisager en retour la vie et la beauté ; faire circuler plus densément les énergies qui disposent à distance la vie et l’écriture ; inventer l’histoire ; donner à l’impossible sa plus large part, s’en approprier celle qui est la plus maudite – ce sera Une Saison en enfer.

Ce qui restera de la musique sera précisément cette folie de l’avoir rêvée en totale opposition avec le savant, mais simple : sagesse du suprême savant de l’avoir dénudée de son savoir, de l’avoir rechargée par les énergies fondatrice, de l’avoir éprouvée dans une plénitude, de l’avoir voulue unifiante et totalisante, de l’avoir conçue et chantée ainsi, même un temps très court – d’avoir écrit non pas la formulation d’un désir, mais le désir lui-même en ses termes propres, « Qu’il vienne, qu’il vienne, / Le temps dont on s’éprenne » (Chanson de la plus haute tour)

***

Peu m’importe la légende – ce qu’on doit lire ; ce qui, sous l’icône, s’écrit en lettres définitives. Ce qui fige et transforme les visages en masques. Il reste surtout, au-delà, ou en-deça de cette légende, une zone manquante et désirable qui donne sens au reste, qui oriente la lecture et la rend nécessaire. Deux silhouettes se rendent au théâtre écouter des chansons ; écriront en retour des romances sans paroles, des airs de la soif qui diront le plus simplement du monde l’éclat d’une présence, l’évidence d’un désir qui rehausserait le nôtre.

arnaud maïsetti - juin 2009

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