Eric Rohmer | rêver La Collectionneuse
18 janvier 2019


Je n’ai jamais vu La Collectionneuse. De Rohmer, des films à vingt ans, le souvenir des plans où s’engouffraient tant de lumière et de vie, et de rage mêlée aussi. Je confonds certaines intrigues, parce que c’est toujours la même. Je me souviens aussi de la foi. De ce qui déborde le cadre, la folle liberté de fabriquer un monde en dehors de ce qu’on voit.

Mais La Collectionneuse, non, je ne m’en souviens pas : j’ai de bonnes raisons, puisque je ne l’ai pas vu. Ce matin-là, par hasard (bien sûr que non), je regarde des images du film : je saisis le titre, je fait défiler devant moi les visages. Je me raconte l’histoire. Elle est belle. Elle dit comment le désir surgit malgré tout, et en dépit du bon sens ; comme il demeure effronté, têtu, joyeux. Comment ce qu’il met en pièce est une joie folle aussi. Comment se tenir face à cela ? Quand deux courbes (le film véritable, et qui m’échappe ; et le film rêvé : et qui me sidère) ne se rejoignent qu’à l’infini : c’est comme dans cette vie, quand les plans de réalités soudain ne coïncident pas, quand la fin arrive en même temps que le début, sans que l’une n’engendre l’autre.

Je regarde les images. Le film se déroule dans le désordre le plus grand. Il possède ton regard. Il faudrait que je lise mieux dans ces images l’énigme qui me regarde.


Ça commencerait à la surface des choses, là où on peut mesurer la profondeur, et combien on en est éloigné. Faire le mort, mais depuis ce coté-là des choses vivantes, en apesanteur. Bien sûr on étouffe dans cette vie : bien sûr les beautés, les terreurs, les mystères, sont sous l’apparences des choses, tout au fond. On reste longtemps à les envisager, jusqu’à presque mourir. Puis on revient. On n’est pas mort. On est lavé de sa propre mort à grandes eaux. On a un coup de soleil dans le dos comme des griffures d’ongles après l’amour.

Le contraire de la mer, c’est la piscine. Et le contraire du ciel n’a pas de nom.

Corps convulsé : corps immobile : corps qui trouve dans l’autre son propre corps, immobile, convulsé ; de l’amour comme ce qui sépare et relie. L’ombre et le soleil sont les lignes de partage.

Dans son rire, elle domine, prend le pouvoir : dévisage ; sidère.

Marcher jusqu’au point où la terre cesse, et continuer de marcher.

La lumière sur la peau est son corps : et la nuque, obsédante, porte sur elle la nudité pure de ce que les hommes appellent la vie parce qu’ils manquent toujours de mot face à ce qui ravage.

Entre la surface et la profondeur, il y a toi.

Il y a aussi la séparation d’avec toi.

Du sommeil comme ce qui manque ; à front renversé, le dos et le ventre : à nous deux, nous sommes le corps intégral du monde.

Et quand nous sommes liés, nous sommes la vengeance tenue à l’égard du monde, nous sommes un seul souffle ; sur les draps défaits de l’aube et du soir s’écrivent le seul roman qui vaille.

D’ailleurs, nous ne lisons plus de livres.

Nous regardons les objets comme des frères, comme des réponses ; ils ne répondent pas.


Nous regardons le sol comme ce qui nous lie à la gravité.

Et nous regardons toutes choses comme en défi.

Dans les miroirs, on dépose les secrets.

On verse du café pour ne jamais dormir : et du thé, pour la seule joie de le voir infuser et ne jamais désespérer

Et quand on part, on est plus que déchiré : absent ; le vide est tout entier au fond de soi comme notre part manquante.


arnaud maïsetti - 18 janvier 2019

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