les pâles du « non »
27 février 2019




Lutte, lutte, la peine grandit, l’étendue aussi, parfois la
résistance. Ne croyez pas, je ne suis pas la plus refuseuse
quoique je le sois extrêmement.

Henri Michaux, « L’espace aux ombres » (Face aux verrous)


Dans Ce vieux rêve qui bouge, il y a la lumière qui passe et qui désire passer davantage, les hommes qui traversent le plan et l’image qui attend qu’ils le traversent entièrement avant de mourir, les corps des hommes fatigués et ceux qui ne le sont pas encore et qui voient dans l’autre ce qu’ils ne veulent pas être et qui le deviendront peut-être (le désir, c’est ce peut-être), il y a ce qu’on dit sans mot, il y a l’usine qui ferme et avec elle le monde possible, les herbes folles déjà qu’on arrache d’une main pour s’en faire une cigarette pour de faux d’enfant sauvage et adorable, il y a l’adoration pour le ciel qui change, celui des corps, et pour celui qui ne change pas : c’est le désir encore. Dans Ce vieux rêve qui bouge, il y a aussi les quelques mots qui s’échangent pour les prolonger entre soi et quelque chose en soi qui voudrait pleurer et qui pleure aussi, parce que les images réveillent des blessures qui s’éprouvent mieux après ces images et pour se sentir vivant comme le garçon allant d’une ville à l’autre réparer les mêmes machines, toujours les mêmes, et toujours désirant dans le monde mourant qui est le nôtre : alors on cherche nous aussi à prolonger ce qui reste de vivant en nous, et auprès de nous. Ce n’est pas vrai que le monde aura le dernier mot. Ce n’est pas vrai. La preuve : on est encore capable de pleurer pour ne pas accepter ce qui pourrait disparaître de nous et qui est le seul héritage qu’on accepte de nos pères – le ciel qu’ils nous ont légué et cette façon de le regarder depuis la terre qui fait tenir debout encore, et le ciel et la terre, et nous avec eux, non pas sous le ciel ou sur la terre.

Il y a ici un grand résistant. Sa défense est par lames tournantes (je vous traduis, car des lames, on ne peut espérer en trouver, ni en avoir l’emploi). Rien n’a pu le vaincre. Depuis neuf cents ans et plus qu’il est décédé, il refait sans membres, mais non sans un vouloir plus solide qu’acier sur terre, les mouvements d’un infatigable refus.

H. M

Je crois encore à des images fabuleuses. Par exemple : que dieu nous maintient dans l’existence à chaque seconde. (Seulement je sais que Dieu est mort et son corps introuvable : et cette image là, je ne sais pas où la déposer dans le puzzle que je possède, sans avoir le modèle). Je crois que la vague parcourt Marseille jusqu’à New York (on a beau me dire que la particule d’eau reste sur place et que l’onde se propage : je ne le crois pas. Ceux qui savent ne savent pas ce que l’image fabuleuse produit en moi). Par exemple : Je crois qu’on découvre des mots pour mieux réveiller la réalité (par exemple : encyclie ; frondaison ; liminal ; ciel). Par exemple : que le monde s’organise contre nous. Par exemple : que la police est partout. Que tout n’est pas politique. Que toute insurrection n’est pas désirable en soi. Qu’il y a des choses à sauver : l’enfance ; la douleur ; le silence. Par exemple : que la solitude est une manière de marcher. Par exemple : que la vie grandit par mutilation successive. Par exemple : que la nuit est une vengeance. Par exemple : que dire non est la nuit dans le jour.

Liste à compléter.

Rien n’a pu passer entre ses défenses (c’est qu’il est terriblement vite). Arrivera-t-il à mourir vraiment ? Les Présences Hautes elles-mêmes l’ont abandonné aux siècles. Et lui, brave au-delà des braves, défie toute approche, toute acceptation. C’est dans cette sorte de moulin à ailes dures, lui-même secoué comme plancher d’un avion qui décolle, qu’il demeure invaincu. Les pales du « Non » refusent l’envol de l’ange.

H. M


arnaud maïsetti - 27 février 2019

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