Pierre Michon | « Relation heureuse » (sur Jean-Pierre Richard)
18 mars 2019



Nous sommes plusieurs à reconnaître notre dette à l’égard de Jean-Pierre Richard : avec lui, nous avons appris à lire les poètes de notre temps, non pas à savoir ce que nous lisions, plutôt à apprendre de nous-mêmes ce que nous étions face à ces textes qui nous dévisageaient : Pierre Reverdy, Saint-John Perse, René Char, Paul Éluard, Georges Schehadé, Francis Ponge, Eugène Guillevic, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Philippe Jaccottet et Jacques Dupin. Ces noms appelaient un désir que relançait la lecture des textes Jean-Pierre Richard. Dans Onze études sur la poésie moderne, J.P. Richard n’expliquait pas : il lisait en faisant le contraire de l’assignation du sens. Plutôt rendait-il disponible en nous la possibilité du contraire du sens : l’intensité ? Je ne sais pas encore, je n’ai pas fini de lire. Plus tard, je lisais crayon en main Poésie et profondeur – géographie magique de Nerval ; profondeur de baudelaire ; fadeur de Verlaine ; devenir de Rimbaud : par quelques clés qui n’étaient pas que des mots (plus tard, ce sera celui de Sensation (avec Flaubert et Stendhal) ; ou de Paysage (pour Chateaubriand) ; ou de Nausée (pour Céline)…), on entrait quelque part comme en nous-même, et pouvait regarder le monde plus désœuvré peut-être, moins accablé sans doute.

La mort de Jean-Pierre Richard n’est pas celle d’un critique. S’il s’agit pour beaucoup d’entre nous d’un écrivain, c’est simplement parce qu’il écrivait dans les marges des textes pour relancer le miroitement : les reflets des mots dansaient sur nous et le monde autour, et pour ne pas les figer, certains d’entre nous ont noté dans les marges des textes de Jean-Pierre Richard d’autres mots. La tâche de vivre n’était pas allégée : elle s’en trouvait davantage justifiée, moins certaine, et davantage brûlante.

Pierre Michon témoigne d’une rencontre : je ne sais pas ce qu’elle dit de l’œuvre ou de l’homme, elle dit en tous cas la reconnaissance.

Je reprends ici ce texte publié dans la revue Littérature en 2011 – et mis en ligne sur Cairn le 30 janvier 2012 [1].

AM.


[/Qu’est-ce en effet qu’une anecdote sinon un moyen de faire affluer sur un seul point, sur un seul événement vécu – et le plus souvent futile, apparemment oiseux – toute la signification vaguement diluée au fil d’une existence ?
Jean-Pierre Richard/]

Un matin de 1988 ou 1989. Ce doit être l’hiver, mais un beau jour d’hiver. Je rentre dans le studio qui me sert alors de bureau, Rue des Roitelets – laquelle, comme l’indique son nom d’oiseau (qui pourrait être un nom de poète, ou de fleur), dessert un groupe d’immeubles lambda, loin de tout oiseau, de tout poète et de toute fleur, dans un quartier lambda, excentré, neuf, cerné entre une clinique moderniste et une avenue où des trente-huit tonnes déjà lancés vers l’autoroute freinent des quatre fers à chaque feu rouge. Je jouis d’ailleurs de mon studio d’une vue directe sur un de ces feux, je détaille à loisir les trente-huit tonnes rugissant à l’arrêt, et cela ne me déplaît pas. Surtout, cela comble ma mélancolie : j’écrivais bien alors quelques bricoles, mais mon occupation favorite était de porter le deuil des Vies minuscules, de pleurer les Vies minuscules : car ce livre, où j’avais mis le meilleur de moi-même, n’avait eu aucun écho, et j’en tirais des conséquences dramatiques et farfelues : si cet opuscule, qui était moi, n’était rien, je n’étais rien. Il était sous les roues de chaque trente-huit tonnes freinant au feu rouge, et j’y trouvais une joie sombre. On s’amuse comme on peut. Donc, ce matin d’hiver. J’ouvre la boîte aux lettres : une lettre à l’écriture inconnue, à la fois large, généreuse, aux attaques décidées, aux jambages vastes, et hachée, avec des coupes énigmatiques, ou des suspens, à l’intérieur d’un même mot. Je retourne l’enveloppe : J.-P. Richard.

Dans le studio, devant les trente-huit tonnes, j’ouvre et je lis : JPR aime les Vies minuscules. Il me le dit. Il veut écrire une étude sur les Vies minuscules. Je ris de joie. S’il y avait des roitelets, je les entendrais chanter.

On a besoin des grands aînés. Il y a un blanc-seing dans cette lettre : l’auteur qui a couvert à grandes enjambées toute la littérature du xixe et du xxe siècle, qui a écrit là-dessus un livre infini sous des titres divers, celui-là veut bien y ajouter un chapitre sur un livre de ma main. Il me délivre des Vies minuscules : elles seront bien rangées dans la bibliothèque, je vais pouvoir passer à autre chose. J’en ai reçu la permission de celui qui, plus que n’importe quel vivant, porte enclose en lui la littérature des deux derniers siècles.

JPR donne ses rendez-vous au café Le Rostand, rue de Médicis, face au Luxembourg. Aussi est-ce là que nous nous sommes rencontrés, peu après la lettre.

C’est toujours l’hiver, vers cinq heures du soir, la nuit tombe, brume ou bruine. Les lampes du bar sont déjà allumées : un soir pourri, un soir de spleen auraient dit les vieux auteurs que lui et moi idolâtrons. Le voilà, voilà la critique personnellement. L’œil de la critique pétille à ma vue. Cet œil a interrogé chaque syllabe des œuvres de Chateaubriand, de Mallarmé. De Guérin à Céline, il connaît toute chose écrite pour ce qu’elle est. J’ai peur, je suis éteint. Je fais à moitié la gueule. La bienveillance, le léger accent méridional, le sourire, la fine curiosité, ne m’apaisent pas. Mon humeur noire l’emporte, j’essaie de dissuader JPR du quelconque intérêt de ces Vies minuscules, dont il prétend faire une analyse. Acrimonieux envers moi-même, envers lui, envers le champ littéraire, envers la critique, envers le sort, enfin tout : ingrat, comme JPR lui-même dit que l’était Sainte-Beuve envers le monde. Je crois à ce que je dis, j’ai mis le profil noir, que j’arbore volontiers quand je rencontre pour la première fois quelqu’un que j’admire, pour le dissuader d’emblée sur la marchandise. JPR fait comme s’il n’en était rien, il en a vu d’autres sans doute. Les cabotinages d’auteur, il en connaît de toute sorte. Quand nous sortons, la nuit est tombée tout à fait. Il m’accompagne jusqu’au feu rouge qui est à l’angle de Saint-Michel et de la rue Médicis. Face à nous au bout de Soufflot, le Panthéon illuminé flambe dans la brume. Prenant congé, il me dit doucement quelques mots dont je ne me souviens pas, mais dont le sens peut brutalement se résumer à ceci : ne crachez pas dans la soupe.

À l’époque de la lettre et des trente-huit tonnes, de la première rencontre, je peinais à commencer un texte de commande, à propos de Rimbaud. Rimbaud avait été le héros secret des Vies minuscules, et sa présence tutélaire veillant sur ce livre en justifiait tous les échecs. Tout cela, J.-B. Pontalis l’avait fort bien lu, et c’est pourquoi sa commande m’enjoignait le choix de Rimbaud, que j’aurais préféré éviter. J’ai d’abord pensé axer le texte sur le frère mal aimé de Rimbaud, Frédéric, qu’Arthur appelait « l’idiot », un homme de rien, qui fut conducteur de fiacre à Attignies : mais j’ai vite renoncé à cette parodie dérisoire de mes livres précédents. C’est bien à Rimbaud lui-même qu’il faut que je m’en prenne, mais par quel biais ? En essayant d’être plus malin que les autres exégètes ? Peine perdue, les plus déliés s’y sont cassé les dents. Plus extravagant ? Mais comment l’être à ce sujet avec plus d’extravagance et de panache que Claudel ? Renier et assassiner la jeunesse qui est en train de me quitter ? Mais la jeunesse rimbaldienne est mon seul bien intérieur, m’en défaire serait me ruiner. Faire le procès de la poésie ? Les procès ne sont pas mon fort. Je veux bien m’en prendre à Rimbaud, c’est-à-dire l’attaquer, le dévaluer, mais pour en fin de compte l’exalter davantage. Je dois cracher dans la soupe et d’un coup de baguette magique transformer cette offense en safran, en offrande.

Un de ces matins d’incertitude rue des Roitelets, mon regard se pose sur un livre de JPR. Je flotte un instant. Je pense à l’hiver, au carrefour de Soufflot, au Panthéon flambant sous ses sunlights. Je pense à JPR. Je le vois devant moi en quelque sorte, penché sur moi, sa bienveillance à peine ironique, sa mise en garde discrète, son intérêt profond. Il a presque sur la tête la calotte de soie de Sainte-Beuve, quoiqu’il soit moins corpulent que Sainte-Beuve, et sans ingratitude. C’est sous son œil et sa dictée en somme que je trouve l’entrée, l’angle, l’attaque : je parlerai de Rimbaud face au grand bruissement de la critique, que j’appellerai la Vulgate. Par dérision sans doute, la Vulgate, mais en n’oubliant jamais que la Vulgate est l’œuvre de saint Jérôme, et que face à Rimbaud la critique s’appelle Mallarmé, Breton, Claudel. J’y serai moi-même la critique et me moquerai de moi. Je coifferai moi-même la calotte de soie de Sainte-Beuve. Je m’y rirai de Rimbaud et de la critique face à Rimbaud, mais j’essaierai de faire en sorte que ce rire lyrique se transforme en louange, en approbation, en chant. Le livre devra être un assassinat, mais fraternel, et une résurrection. Une réconciliation entre l’archipoète et ses critiques.

Car la littérature, a écrit JPR, est « comme le domaine électif de la relation heureuse ».

C’est entre le Panthéon et le Luxembourg, dans l’hiatus de brume qui les sépare, qu’est le cœur de mon Rimbaud le fils. Ce cœur est dans le troisième et le quatrième chapitres. Il est adressé à JPR. Dès l’attaque, cependant, le texte se range sous le signe de JPR, dont j’ai alors déjà lu en tapuscrit l’étude sur les Vies minuscules : il y dit que mon rapport à l’écrit est « fidèle à la fois à une image paternelle fuyante et impuissante – et passionnément non matricide ». Fort bien. J’applique à la lettre cette double postulation à Rimbaud lui-même, je brode autour de cette assertion la double constitution structurelle de Rimbaud enfant, divisé entre l’élan vers le capitaine Rimbaud son père, enfui à jamais, et l’amour ambivalent pour la mère dans son être-là sombre, adorée, haïe, à laquelle il fut fidèle jusqu’à Harrar d’où il la combla de lettres aimantes. Ce que j’affuble d’oripeaux métaphoriques, le « clairon fantôme » du père enfui et les noires « patenôtres » de la mère, la double chanson inscrite dans le petit Rimbaud qui en fera l’usage poétique que l’on sait, tout cela sort en droite ligne de la phrase de JPR à mon propos, que j’ai citée.

Mais le cœur est dans le troisième et le quatrième chapitres, où je confronte Rimbaud à son premier critique – c’est-à-dire à ce que JPR fut pour moi –, à l’instance critique générique, à laquelle je donne cavalièrement la figure du poète Théodore de Banville. J’ai pris des libertés avec Banville : j’en ai fait ce critique qu’à notre connaissance il ne fut jamais, et, à l’exception de JPR, personne à la lecture de mon livre n’a sourcillé – qui se soucie encore ce que bricolaient ces vieux Messieurs du Second Empire ? Et peu importe que cette ronde de la critique rimbaldienne soit ouverte par ce Banville fictif : non, ce qui importe, c’est que tous, toute la haute critique en somme, sous les masques successifs du pseudo-Banville, de Mallarmé, de Breton, de Claudel, de Mondor, de tous ceux que je n’ai pas nommés, s’ébattent, aiment les textes, pensent les textes, prient pour Rimbaud, dans le petit espace sacré, le templum situé entre les statues des reines du Luxembourg et la haute coupole au bout de Soufflot, la gloire du Panthéon. C’est là que je les ai mis. C’était JPR qui m’appelait là. C’était lui qui tirait ma phrase vers lui, pour lui plaire que j’avais planté ce décor, pour lui assis à la terrasse du Rostand par beau temps et regardant s’ébattre, mêlées indiscernablement, erronées, errantes, véritables, la haute littérature et la haute critique. Et en écrivant ces lignes je jubilais, je riais, je les adressais à JPR, je voyais JPR rire à la terrasse du Rostand, embrasser d’un regard Claudel et Mallarmé dansant près de la fontaine Médicis, reconnaître dans ces pages lui-même et son décor, mais l’été, dans le beau temps, loin du jour de brume où je crachais dans la soupe. JPR regarde danser la haute critique « entre la mêlée des arbres et de l’air léger », depuis la fontaine Médicis jusqu’à la masse hautaine qui clôt Soufflot. Sous les ombres du Luxembourg cher au passant, je vois JPR regardant Mallarmé songer, soudain relever la tête, esquisser un pas, danser. Et lui-même tout à coup se levant, traversant d’un bond la rue Médicis dans le fracas des freins, passant la grille du Luxembourg, entrer dans la ronde, rejoindre Mallarmé et le pseudo-Banville, Claudel, saisir fraternellement leur main et leur emboîter le pas, à la place qui lui revient de droit.

Me lisant, est-ce qu’il s’est senti immédiatement le dédicataire secret de ces chapitres ? A-t-il vu que ce décor était planté pour lui, a-t-il entendu que je l’appelais dans la ronde ? Je le crois. Il a consacré à ce livre une étude merveilleuse, Pour un Rimbaud. Tout, de nos brèves rencontres, de notre contact, de nos frottements inconciliables, de notre conciliation pourtant, tout est dit : le blanc-seing que les vieux auteurs donnent aux plus jeunes, celui-là même qu’il m’avait envoyé en hiver par la poste ; la calotte de soie de Sainte-Beuve, qui, écrit-il délicieusement, semble « avoir migré du chef de Sainte-Beuve sur celui de Banville » – et en bout de chaîne, sur celui de JPR ; la mise à mal de la critique et sa transfiguration sous la figure idéale du Gilles de Watteau ; le reniement de la figure légendaire du Rimbaud qui veillait sur les Vies minuscules, et la quête d’un Rimbaud fraternel. Et plus que tout cela, la claire compréhension de mon mode approximatif de pensée, binaire, ma façon théâtrale de brandir des contradictions pour mieux les résoudre par un tour de passe-passe langagier, lyrique, dans ce point où, écrit-il, « se conjoint le couple du oui-non ». Le point sans doute où décembre, mois où on crache dans la soupe, se résout sous la forme de ce mois de juin où les auteurs dans le Luxembourg appellent dans leur ronde JPR. Le point où l’archipoète danse avec ses critiques. Le point aussi, le point exact où, rue des Roitelets, j’ai cru conjoindre dans ces pages la masse aveugle des trente-huit tonnes, leur chute horizontale infinie, la pure destruction, et les oiseaux absents, l’envol et les noms des oiseaux. Leur relation heureuse.

Pierre Michon


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arnaud maïsetti | carnets




[1merci à Alain Pairechappey pour m’avoir fait découvrir ce texte.

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