les voltigeurs et puis quoi
1er mai 2019




Au reguard de fanfarer et faire les petits popismes sur ung cheval, nul ne le feit mieulx que lui  : le voltigeur de Ferrare n’estoyt qu’ung cinge en comparaison.

Rabelais, Garg. I, 23.


On apprend à se servir de nouveaux mots. Aujourd’hui, j’ouvre la radio, et celui de voltigeurs apparaît, simplement prononcé par ceux qui ont la parole comme si c’était un mot comme un autre, comme si c’était un mot acceptable et possible, et tranquille, comme si ce n’était pas un mot qui disait les coups qu’on donne et ceux qu’on reçoit, et que de part et d’autres du tonfa, on ne vivait pas la même époque, ou plutôt, si : on vit la même époque mais depuis le côté opposé d’un manche de tonfa. Décidément, l’époque ne peut produire que cela, la séparation entre celui qui tient le tonfa et celui qui le reçoit sur le dos.

Le jeu de l’épervier dans cette époque relève d’un apprentissage de la séparation. Le mot voltigeur porte avec lui l’époque, il charrie mille autre mots comme forces de l’ordre et débordement, comme irresponsable et dignité, chaos, soulèvement.

Friche belle de Mai pour deux semaines de travail ; même aujourd’hui. Même jeudi prochain (je me dirai gréviste, mais je viendrai ici). Au plateau, mille choses s’essaient, se manquent, se trouvent miraculeusement et se perdent aussitôt. Le miracle du théâtre tient aussi à la rage qu’on éprouve face à sa fragilité.

On essaie quand même. Il y a des alliés. Koltès et pas seulement. Sur les murs du théâtre, ils ont collé (qui ?) d’étranges affiches — on lit les clichés et les phrases toutes faites, et parfois la beauté pure, et parfois la laideur stupide. Ils disent toutes qu’on est ici dans une friche industrielle dont on a fait un espace culturel bâti sur l’une des communes les plus pauvres d’Europe ; on ne fait pas du théâtre pour raconter une pièce, mais pour dire cela : l’endroit où on le fait, et la violence que le théâtre produit aussi par le simple fait d’exister au lieu qu’il occupe.

J’ai longtemps cru qu’il s’agissait de fabriquer de la beauté. J’ai voué des heures entières à cela, à la traquer. Aujourd’hui, je sais qu’il ne s’agit plus que de travailler à un monde qui la rendrait possible.

La musique dans la voiture sauve parfois de la radio : elle tente de conjurer la bêtise que j’aurai entendu malgré tout, comme hypnotisé, en rentrant — sur le plateau, un spécialiste du maintien de l’ordre disait qu’une opération était réussie quand il n’y avait pas de blessé, et il se félicitait de ces derniers mois. J’en aurais pleuré.

Ce que j’aime regarder au théâtre, ce sont les murs et le sol. Je pourrais prendre mille images des murs, du sol. Oui : on joue avec l’air qui nous entoure. On la déplace, on la saccage. On est ravagé par l’air qui nous sépare. On est une partie de l’air qu’on produit avec nos lèvres. On ne fait rien d’autre, au théâtre que de brasser de l’air et parfois, il atteint les visages et parfois, il remue d’autres airs, et du vent fabrique du vent qui fabrique le souffle qui renverse une feuille d’arbre, une forêt, un désir.

Dans la voiture, juste après, je pensais : non, je ne pensais à rien, et cette absence de pensée, précise et nue, radicale, purement active, me fait trembler encore.

La manifestation ce matin : les amis devant moi tendaient haut la banderole pour les morts d’Aubagne et de décembre. À gauche, à droite, les gardiens de la paix remontaient par les trottoirs en baissant la visière. Nous, on était au centre de la rue. La marge qu’ils occupaient, eux, pour cerner, nasser, mieux frapper, était abjectes. Ce n’est pas par nature que la marge tient les pages du carnet ensemble.

Je sais maintenant qu’on se révolte par colère et par honte ; colère de recevoir les coups, et honte pour celui qui les porte. C’est pour celui qui porte les coups aussi qu’on est de ce côté du tonfa : mieux le plaindre, avoir peine pour lui : et cette peine ne le sauve pas, mais elle donne à la honte matière à se renverser en colère, en révolte, et alors quoi ?


arnaud maïsetti - 1er mai 2019

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