Quand la nuit vient | Les portraits #53
8 août 2019



Son mur en était couvert. On lui demandait si c’était sa famille ; il s’en étonnait toujours. Fallait-il être nécessairement de la famille ? Les portraits qui tapissaient son mur étaient ceux d’inconnus – comme l’auraient été ceux de sa famille, d’ailleurs ; quelle différence alors ?

C’était un soir, il y a longtemps maintenant : sur le trottoir, des dizaines de portraits anciens répandus au sol. Il s’était mis à pleuvoir, et il avait ramassé les photographies sans y penser. De retour chez lui, il les avait regardées, et puis, le soir même, les avait fixées au mur.

Sur ces portraits, on posait pour l’éternité – celle qui avait fini par nous rejoindre. Les vêtements, la pose, le regard, tout respirait l’arrogance de la postérité. Ou l’ennui. Ou pour les enfants, la folie d’attendre des minutes entières immobiles. Chaque regard était porté un peu plus haut que l’objectif, fixé sur un point invisible au-delà de soi quand on posait les yeux sur ces portraits.

Ce n’était pas pour la beauté des portraits ; le papier jauni était sale, et la patine du temps avait fait son œuvre, comme la poussière, et comme la pluie fine de ce soir-là. Sur certains, les portraits étaient pour moitié effacés, troués, manquants.

Lui regardait les visages jeunes et beaux, ceux d’enfants, de jeunes filles : ils étaient plus que centenaires maintenant ; la plupart poussière – celle que recouvre les portraits, peut-être.

Dans ces regards, rien de la vie qui les attendait, qui a eu lieu, qui restera inconnu. Lui regardait cela aussi.

Il regardait les vieillards dans les yeux de ces enfants, et les cadavres. Dans les portraits de ces enfants, il regardait surtout les cadavres.

Sur l’un d’eux, la jeune fille va sourire. À ce sourire-là qui vient et qui a disparu depuis si longtemps, il revenait sans cesse.


arnaud maïsetti - 8 août 2019

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