La ville écrite | Notre seule patrie l’enfance
29 janvier 2020



Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.

Rimb., « Enfance » (Illuminations)

Ce qui nous reste, de toute cette vie qu’on nous arrache à même la langue et les corps, tient peut-être à quelques souvenirs perdus, soleil qui tombe, ennui, mais qui ouvrait à des existences possibles, terreurs sans pitié, désastres et cruautés, désirs fous, absolus, et absolus violences sans rancœur, peines définitives effacées en quelques secondes, silences, regards perdus qu’on retrouve aujourd’hui dans d’autres regards perdus posés sur le monde comme pour la première fois — et c’est bien la première fois — et qui lui donnent naissance.

D’un enfant, chaque geste est l’allégorie du commencement, tu le sais bien. Alors chaque cri aussi, et les rêves : si le monde ne cesse pas d’être créé chaque jour, dans son rêve alors ce qui a lieu trouve lieu. Nous ne sommes que des figures que ce rêve projette devant lui et nous n’existons plus que par lui. Nous pouvons bien mourir, ce ne sera pour l’enfant qu’un autre rêve, une façon plus subtile de disparaître, quelques heures qui dureront la vie.

Chaque matin, les pouvoirs travaillent à ruiner la réalité levée chaque nuit dans ces rêves : c’est la nature même des pouvoirs. Ils le savent : que l’imaginaire est ce qui tend à devenir réel. Alors sur ce continent là aussi, ils ont mis la main — et un prix puisque tout se vend, parce que tout s’achète. L’imaginaire est devenu un produit dérivé de l’organisation marchande du réel, dégradé en histoires à dormir debout.

Que faire ?

Non, toutes les terres de ce monde n’ont pas été découvertes : il reste à faire, inlassablement, conquête des territoires de l’enfance — ils ne sont pas derrière nous, mais à chaque pas que l’on ferait dans le danger, le péril de soi. C’est œuvre de salut public, un complot fomenté contre les puissants.

Il n’y a pas d’autres patries : toutes les autres sont des fables qui font écran aux appartenances véritables. Il n’y a pas d’autres patries que cette terre sans frontière, ni bords ni péages, une jungle de villes et de délires, sans signification, tramée d’intensités aberrantes, de puissances. Il n’y a pas d’autres patries que l’enfance et c’est là que nous choisirons de mourir.


arnaud maïsetti - 29 janvier 2020

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