Obscénité des visages
19 février 2020



Menant une excessive vie faciale,
on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages [1]

Visages partout qui nous regardent comme si on passait devant eux – on ne fait pourtant que passer — ; visages qui n’ont qu’un seul regard, le plus vide, celui qui se porte au-delà de nous, ou qui nous demande quelque chose qu’on n’a pas, qu’on ne veut pas. Visages fixés sur ce coin de rue qu’on rejoint parce qu’on voulait être seul. Ces visages sans corps, sans tronc ni bras, visages seulement dressés au bout de l’invisible pique de la démocratie représentative. Visages énormes, à échelle d’une ville : visages qui voudraient sourire, dont on voit le treizième essai de sourire, et on entendrait presque le « On n’aura rien de mieux aujourd’hui », et le lâche soulagement, le visage qui avait le droit de rejoindre le reste du corps, le téléphone qui sonne pour d’autres manœuvres. Visages dissimulés, visages masques, et derrière, le vrai visage manœuvre, le visage à nu, celui qui sait cracher et mordre, qui sait dire le contraire de tout contraire. Visages de cadavres : pardon du mot, mais c’est l’évidence. Visages cadavres, d’un monde qui croit encore que c’est ainsi qu’il va : que tous on voudrait s’abandonner à des visages. Oui visages qui sont le visage de — compléter selon les pointillés ; visages représentants de la représentation.

Chaque affiche arrachée est une façon de reprendre main sur nos propres visages.





Visages du pouvoir, de son impuissance (et il ne le sait pas, le pouvoir, qu’il a cessé d’être cette puissance, parce que la foi s’est perdue : mais le pouvoir continue de croire à sa puissance : la preuve : ces visages). Visages qui font honte, qui feraient presque pitié. Mais non : visages qui n’auront pas cette dignité-là.

Visages qui sont tout le contraire des visages. Par exemple, des visages de jeunes filles.

Visages de jeunes filles,
visage sans « je »,
visages sans capitaine.

Visages ouverts,
visages donnés,
mais où il n’y a personne à prendre.

Visages qui ne vous appartiennent pas.
Visages universels. [2]





Visages qui sont plutôt des têtes, dressés sur le rien des choses qu’ils nomment la démocratie représentative. Têtes ramassées sur elles-mêmes et sur les slogans qui dégoulinent sous elles. Têtes rondes, têtes pointues : têtes qui disent le chef ; qui disent je serai à la tête ; qui réclament d’être à la tête, d’être la tête de toutes les têtes. Têtes le long desquels passer réclame du mérite, et toutes les armes de l’indifférence (on les a) : têtes face à quoi nos regards ne trouvent que la surface défaite de têtes — si l’on gratte, on trouve d’autres têtes, d’autres, les mêmes. Têtes alignées dans la ville pour ne voir qu’une seule tête, et pas la nôtre. Têtes qui dialoguent dans le vide, le soir, quand on passe devant elles, leur ridicule sérieux, la terreur des regards fixes, la démesure des têtes, leur solitude crasse qui prétendent gouverner en notre nom, leur solitude qui disent surtout la morgue d’être à l’affiche, un nom et une tête. Tête de solitude. D’obscénité. Tête de.

Dans tous les inachèvements, je trouve des têtes. […] Tout ce qui est fluide une fois arrêté devient tête. Comme têtes je reconnais toutes les formes imprécises. [3]






arnaud maïsetti - 19 février 2020

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arnaud maïsetti | carnets




[1Henri Michaux, Passages

[2HM, Visages de jeunes filles

[3HM, Emergences-Résurgences

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