à cause de tout ce qu’il nous fait perdre
15 novembre 2020



C’est ainsi que la vraie beauté ne nous frappe jamais directement.
Et qu’un soleil couchant est beau à cause de tout ce qu’il nous fait perdre. 
Antonin Artaud, Le Théâtre et son double

Entre nous et la fin désirable de ce monde, il y aura toujours la police. Vers cinq heures, le soleil tombait comme une pierre dans l’oubli, la mer s’allongeait, le réel n’avait plus de force : il les avait jetés dans la bataille comme aux chiens on lance un os en espérant qu’ils se taisent et s’entredévorent peut-être, si seulement, et que tout cesse des cris et de la faim, de la peur surtout — inavouable, mais précise — de les voir se dresser sur nous ; on en était là des pensées quand les flics ont fait leur ronde.

Ma présence était-elle justifiée ? Vérifier que la journée finirait, que le soir tomberait (et précisément : à mes pieds) n’était pas une raison valable, semble-t-il. J’imagine que le regard du flic s’est posé sur moi ce soir-là, pour ma protection et celle de la commune cité, que je pouvais alors être un risque pour mes frères, mes semblables, comme ils pouvaient l’être pour moi. J’imagine pour me rassurer seulement et je n’y parviens pas.

Je ne sais pas s’il a seulement jeté un œil sur le soleil qui s’effondrait de l’autre côté de nous ; et si cette pensée est triste pour lui qui l’ignore, ou pour moi qui la possède.

Hier, au théâtre. Les répétitions sont ouvertes ; on se glisse dans la loi comme les enfants savent jouer de l’arbitraire des règles et de certains flous qui les entourent pour éprouver les limites du pouvoir : on est peu de choses. On prend la voiture, on refait la route ; on regarde les bas-côtés et de nouveau ils se remettent à exister. Même chose pour les corps sur le plateau tout à l’heure, la grâce féroce des gestes qu’on fait sur une scène pour vérifier que le temps passe et son labeur. Même chose pour nous dans la salle, écartés, solitairement effacés dans l’ombre, effarés d’appartenir encore, non pas à cette communauté de spectateurs, mais à la solitude même, noire et reculé.

Il y avait, à la fin, une averse d’allumettes et des cris de joie dans l’odeur de soufre.

En sortant, cette image d’une jeune femme allant au pied des bâtiments de l’université avec une poussette vide.

Rêve. J’étais aveugle, et je voyais. Je voyais ce que je ne voyais pas, étant aveugle, et le monde m’apparaissait comme à distance et perdu, impossible, visible dans son invisibilité même. C’était aussi difficile à décrire qu’évident à éprouver. Je longeais des magasins parisiens, frôlais des foules, traversais les boulevards — Quatre-Septembre ; La Fayette ; bientôt Bonne Nouvelle —, et je posais mes yeux morts sur toutes choses qui semblaient me plaindre ; on me regardait en pensant que je ne les voyais pas.

Le monde plus vif encore d’être saisi à son insu. Ou moi plus mort encore de ne vivre qu’arraché à lui.

Toute cette allégorie du présent éventré.


arnaud maïsetti - 15 novembre 2020

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets