c’est pourquoi
[Journal • 14.05.22]
14 mai 2022



Tous les visages sont le Sien ;
c’est pourquoi Il n’a pas de visage.

Edmond Jabès


Et pourquoi : pourquoi le ciel, pourquoi le bleu du ciel, pourquoi le bleu du ciel est-il bleu, pourquoi le cri du chien, pourquoi le pourquoi du cri du chien — l’enfant, à peine se met-il à parler soudain, presque brutalement, jette à la face du monde les questions à triple fond comme autant de coups ou de larmes —, pourquoi : il faut un peu de temps pour comprendre qu’il ne demande pas la cause, mais bien souvent le but : pour quoi  ; face au monde pour la première fois on en interroge toujours l’usage, non l’origine (l’origine, ce sera plus tard, quand on oubliera l’enfance : on aura beau dire : le mythe, c’est l’enfance de l’humanité lorsqu’elle répond aux pourquoi du cosmos, non : si l’homme dit Zeus pour la foudre, c’est pour quitter l’enfance, se réfugier dans l’origine, renoncer à voir devant lui) — pourquoi le mythe, pourquoi les larmes versées du mythe sur ce qui n’est pas elle, pourquoi le noir où l’on est est-il si transparent, pourquoi tant de raisons de ne pas croire aux pourquoi des énigmes : pourquoi tu te tais ?

Toute la journée, je croise des objets tombés : tout s’effondre comme pour préfigurer la chute des empires ; le soleil nous avait déjà enseigné que la courbe est une morale, le coucher une promesse, la fin ce qui précède chaque début — et nous ne voyons rien : alors il faut tâcher de regarder ce qui exaspère la chute, sans rien vouloir éviter, seulement avec tendresse observer les corps inertes : ce qui va tomber n’est pas encore sous terre, ce qui est sous terre attend seulement qu’on le relève.


arnaud maïsetti - 14 mai 2022

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