Imaginer (HLA DR4)_
Olivier Guéry
3 juillet 2009


Je sais, beaucoup oublié, ossification des jours, articulation des événements timides, brûlant au creux des paumes, poids des draps d’alors, coton grège du vieux lin sur peau, couleurs aux murs, mains qui agrippaient la mienne, leur taille, leur poids.

J’ai aussi oublié la mienne d’alors, accrochée de-même, taille et poids d’alors, de même oubliés , mais il m’en reste assez — ce devrait être ainsi — pour la reconnaître aujourd’hui, posée en face de moi, tremblante ou qu’importe — elle tremble un peu parfois à présent —, sagement malgré tout sur table. Je sais comme elle devrait réagir, bien que jamais n’en ai vraiment exploré chaque segment mais simplement usé comme d’une globalité qui suffisait aux fonction nécessaires, apprises et affinées par le temps. Jamais non plus eu cette idée là de l’outil avant. Elle était simplement ma main.

Par peur soudain, je t’ai posée, petite surface réfléchissante, sur la table, devant elle, devant moi. Te vois, l’y vois et m’y vois. Ce devrait donc être elle au bout du bras. Elle me reste inconnue. Je ne parviens pas à l’accepter comme mienne. Sans doute oubliés d’autres critères nécessaires que cette unique unité au corps. Elle a ces reliefs globuleux à chaque articulation, sur l’index surtout, entre métacarpe et phalange, que je n’imaginais même pas possibles et, à ces sommets particulièrement, des couleurs dont je ne peux me souvenir comme étant celles d’un main. Doigts épais, paume creusée, le petit doigt, raidi, la touche presque, ne sers plus à rien. Ça n’en est pas moins une main, elle en garde quelques grandes lignes : doigts dont le pouce devrait être opposable (il semble plutôt comme attiré vers la paume, collé à elle, seule l’extrémité et son ongle feuilleté émergent désespérément), paume et plis, dos aux parcours bleutés. Voilà pour ce que vu.

Elle ne bouge pas. Ne tremble pas mais ne bouge pas non plus. Ou peu. Comme si les ordres ne lui parvenaient que par bribes incompréhensibles. En résulte quelques lents mouvements maladroits, tout juste bon pour la canne et son pommeau poli. Je la sens. Plus ou moins la sens. Ou plutôt perçois ce qu’elle sent, touche, derrière le voile indéfini d’une épaisse douleur. La seule table pour le moment. Pas plus chaude que froide, une cotonneuse neutralité qui semble bien la définir en ce moment.

J’ai fini par orienter au dessus de mon épaule une lampe qui n’éclaire qu’elle, posée sur table, miroir en face. Par le bras la lève. La déformation sur table de l’ombre portée n’est plus alors due qu’à la projection elle-même, l’idée de main en devient alors plus nette, j’en suis les contours troubles et le peu que bougent les doigts est retourné par l’ombre. Bleu pour miroir, dans le reflet de l’ombre me revient ma main.

Olivier Guéry


Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis. 
Voir ainsi l’échange entre Liminaire et Fenêtre open space...

Pour le Grand Dérangement #1, Olivier Guéry occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.

arnaud maïsetti - 3 juillet 2009

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