Felt_KMS
3 décembre 2010




All The People I Like Are Those That Are Dead(Felt, ’Forever Breathes The Lonely Word’, 1986)


Sur la pochette il est coupé en deux, comme déchiré entre deux existences. Un peu flou.

La première fois, c’est Lloyd Cole qui revient en souvenir inoffensif. La K7 gagnée à un concours d’une radio fm, il fallait répondre aux questions sur minitel, une k7 de Lloyd Cole and the Commotions on était en 1986. Rattlesnake.

1986, l’année de sortie de ’Forever breathes the lonely world’. Monde parallèle. Dimension complexe qu’on appréhendait pas encore. Une sorte de coté obscur ou lumineux fermé par une frontière opaque. Dans une interview en 85 lorsqu’on demandait à Lawrence Hayward s’il aimait Lloyd Cole il répondait non. Vingt cinq ans plus tard, les deux se croisent certainement au bar des perdants magnifiques.

Dix albums. Dix singles. Dix ans d’existence. Il en aura fallu dix de plus (et Belle & Sebastian) avant de commencer à écouter leurs albums. L’année où l’on décide de changer d’existence. La K7 était déjà perdue depuis longtemps.

C’est plus tard que l’ombre un peu inquiétante de Lawrence Hayward arrive. Comme un double fantomatique marchant à nos cotés. En devient indispensable. Une douleur que l’on porte avec soi au quotidien comme une preuve d’existence. Le groupe n’existait déjà plus depuis longtemps.

Sur la pochette, un peu flou, il est coupé en deux, comme une photo que l’on déchire de colère. Une déchirure pour une autre. Œil pour œil. Petites vengeances dérisoires.

Les chansons avaient quelque chose de grave et de léger à la fois. Les notes et des paroles insidieuses qui mettaient un peu de temps à pénétrer l’épiderme mais ne le quittait plus ensuite. Ou bien juste l’espoir que ça soit réellement léger malgré les crispations au creux de l’estomac. On traînait ces années là avec ces filles au cœur trop malléable. Les filles de septembre dans les rues grises étaient comme ces chansons. Graves et légères à la fois.

Lawrence avait remplacé le cristal de la guitare de Maurice Deebank par les notes parfois un peu grasses de l’orgue de Martin Duffy. C’est lui coupé en deux sur la pochette. Un peu flou.
On changeait d’époque. Comme si les années se faisant plus pesantes il fallait épaissir le son, perdre en transparence. Comme ce long manteau noir dans lequel elle enveloppait les jours d’hiver.

Sur la pochette il est coupé en deux, comme un billet de banque déchiré en deux dont chacun garde une moitié dans son portefeuille, lorsque l’on croit encore que les années, on dit des dix ans, permettront de les recoller.

Il reste les souvenirs d’attente dans la lumière avec cette voix dans les oreilles et toujours l’angoisse au creux du ventre, de ne pas savoir si l’on n’attendait pas pour rien. De ne pas savoir si ce n’était pas la dernière fois, de sentir le téléphone vibrer dans la poche, et voir la silhouette dans l’ombre de la nuit tombante au bout du quai.

La pochette de carton est effilochée aux extrémités, par trop de frottement. L’usure du temps. L’usure de la vie. Comme l’on s’use les épaules en rasant les murs de trop près. To feel, felt, Felt. Ressentir. Feutré aussi. Les mots ont toujours un sens. Pourtant la voix de Lawrence faisait souvent comme des petites piqûres. Des brûlures de minuscules gouttes d’acide sur la peau.

On était tiraillé comme ça entre deux. Le coté pile et le coté face ne peuvent jamais être côte à côte, ne jamais se rejoindre. Juste une illusion d’optique tant que la pièce tourne assez vite. L’orgue un peu gras rassurait plus que le cristal, il fallait plus de corps pour oublier celui que l’on allait perdre.

Les rituels presque par superstition. Les petits gestes. On se prenait parfois à danser sur la jetée au gré des ombres, jetant le monde dans l’oubli des eaux sombres.

On se prend plus tard, à revenir comme par habitude, sans plus rien espérer du ciel ou de l’enfer. On se prend à revenir parce que quelque part sur l’horizon qu’on usait de nos yeux guettant son arrivée, on a laissé un peu de soi. Des morceaux déchirés. On se prend à guetter des fantômes. Tout ça ne dure toujours qu’un temps. Il y a un moment où il faut choisir son camp.

Des chansons de Felt, il reste toujours des bribes d’échos persistants après qu’elles se soient terminées. Un reste de réverb ou simplement l’impalpable notion du souvenir du plaisir.

Sur la pochette, un peu flou, il est coupé en deux, comme déchiré. Certains passent leur vie à recoller les morceaux. Les chansons de Felt sont comme les pièces d’un puzzle que l’on assemble patiemment. J’ai toujours préféré la deuxième face. On finit toujours par choisir un coté où tomber.

It’s better to be lost than to be found
I should listen hard to the voices from within
They are telling me that I’ll never win
I should save myself I shoud save myself from sin
But I wouldn’t know where to begin

KMS




Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.

Pour les Vases communicants #18, j’accueille KMS — dont le site est depuis quelques années pour moi (ne suis pas le seul) une sorte de radio toujours ouverte, sur les souvenirs (les siens, ceux que je n’ai pas), la musique (une certaine idée de — rapport au temps, à la trace laissée, à leur présence vive), la mélancolie du rock qui tiendrait dans sa puissance à dire le temps de son inscription (et à la la faire durer). Une manière aussi de lire l’histoire et la vie dans la musique qui s’en empare.

Le mois dernier, il écrit un texte sur cette impossibilité de parler de Felt : d’en parler vraiment, de l’intérieur. Pas faute d’avoir essayé, apparemment. (Et moi aussi). Proposition naturelle alors : lui ouvrir ce matin, prétexte des vases communicants, ces carnets — et faire le pari qu’à la faveur de la déterritorialisation, on pourrait mieux dire, ou au moins approcher plus près ce que dans notre espace propre on manque, quand bien même ce manque devient aussi une manière de dire le rapport qu’on a avec cette musique.

Je dis tout cela dans le partage, évidemment.

Qu’il écrive sur Felt (et cela précisément, sur Felt) conjure l’impossibilité que j’ai eu moi, à l’écrire — le manque n’est pas comblé, sans doute, mais au moins est-il prononcé (et par quelqu’un d’autre, et ici : tout cela est bien, tout cela est juste).

Je ne connais pas KMS — il y a un an, il se trouve qu’on était (on s’en est rendu compte après) au même endroit au même moment, au concert de Peter Walsh à l’Européen. Le texte que j’ai écrit (non pas pour lui, mais chez lui, donc), est une manière de rencontre aussi — un partage encore, de ce qui n’a (eu) lieu que dans la musique.

Merci à lui pour l’accueil sur son site


Et suivre d’autres vases communicants — (46 ce mois…) tout cela (encore !) sous la veille bienveillante et généreuse de Brigite Célérier

- Daniel Bourrion et Urbain trop urbain
- François Bon et Michel Volkovitch
- Christine Jeanney et Kouki Rossi
- Anthony Poiraudeau et Clara Lamireau
- Samuel Dixneuf-Mocozet et Jérémie Szpirzglas
- Pierre Ménard et Christophe Grossi
- Michel Brosseau et Jean Prod’hom
- Lambert Savigneux et Silence
- Olivier Guéry et Joachim Séné
- Maryse Hache et Cécile Portier
- Anita Navarrete Berbel et Landry Jutier
- Anne Savelli et Piero Cohen-Hadria
- Feuilly et Bertrand Redonnet
- Arnaud Maïsetti et KMS
- Starsky et Random Songs
- Laure Morali et Michèle Dujardin
- Florence Trocmé et Laurent Margantin
- Isabelle Buterlin et Jean Yves Fick
- Barbara Albeck et Jean
- Kathie Durand et Nolwenn Euzen
- Juliette Mezenc et Loran Bart
- Shot by both sides et Playlist Society
- Sourire du reste et Barbara Albeck
- Gilles Bertin et Brigitte Célérier


arnaud maïsetti - 3 décembre 2010

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