Il n’y pas si longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux
31 janvier 2011



I Swam out to Sea - Return (Max Richter, ’Waltz With Bashir (BO), 2008)


Alors les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas.

De ce qui vient et revient à même hauteur, du jour, cette lumière qui passe la fenêtre pour me montrer mes mains tapant à la surface des touches ce qui saurait dire la hauteur et la force de cette lumière, vient et s’en va le rythme aussi lent que profond d’une respiration qu’on dirait extérieur à mon corps même, ainsi je suis devant la mer, devant l’écran et la ville.

Tempêtes, sœurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon cœur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificience, c’est toi que j’invoque : montre moi un homme qui soit bon !

Des semaines que je n’ai pas pris de photos, et quand je me penche sur le calendrier de la machine, dans l’ordre des choses étalées par la suite des photographies qui sont pour moi une mémoire sûre, à la date du 31 janvier, je trouve cette série prise au Cap, neuf photos à même place lancées sur une même minute ou presque, et disant ou cherchant ou accompagnant le battement irrégulier des vagues : et je suis devant elles comme à ce jour.

Laisse moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n’y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas.

Ignorant des traces qui me demeurent et me figent dans la reconnaissance de ceux que je croise, de ceux que je vois de temps en temps mais me savent et m’appellent par le même nom depuis toujours, c’est bien que quelque chose demeure oui ; mais ce n’est pas ce visage, ni ces mains, ni le prolongement du corps dans le corps, c’est autre chose, qui tient au regard (peut-être) et je me tiens peut-être devant la vague ainsi que devant moi, toutes ces années qui me restent, ou qui me suffisent, qui m’attendent ; et cette lumière qui ne part pas de mes mains : ô, être Lady Macbeth les deux poignets plongés dans une bassine d’eau chaude et frottant frottant le sang qui ne partira plus.

C’est pourquoi, ô peuples, quand vous
entendrez le vent d’hiver gémir sur la mer et près de ses
bords, ou au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps,
ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides
régions polaires, dites : « Ce n’est pas l’esprit de Dieu qui
passe : ce n’est que le soupir aigu de la prostitution, uni
avec les gémissements graves du Montévidéen. »

Appartenir à ce siècle qui ne se terminera pas, qui ne commencera jamais qu’en finissant l’histoire qu’il n’a pas accomplie : jours morts comme autant de récits qu’il suffirait de cracher, mais dans la bouche, est-ce que je possède la salive pour dire le récit du monde qui l’achèvera : je le veux pourtant, je le veux : et dans la mer, l’écume que ça formera, et dans la mer, l’écume qui la fera disparaître : je suis, dans le sable, une trace de pas que je recouvre.

Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits
isolés des campagnes, l’on voit, plongé dans d’amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L’ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en
s’aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j’étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant, j’y suis habitué.

Relever dans les Chants de Maldoror ce simple mot de mer ; à la page 40 sur près de 400, j’en ai autant que de photographies : ce n’était donc pas suffisant. J’aurais pu tenir encore, le pas gagné sur ce banc de sable, et prendre et prendre encore, comme aux dernières secondes d’un acte de chair inavouable, au désir arraché dans la violence quelque chose qui aurait continué le temps, ce soir : plusieurs autres minutes qui auraient formées une heure, aurait suffit à scander le mot de mer, et voir à chaque image combien la photo aurait nommé en retour le mot : comme elle l’aurait sauvé.

Nul, n’a encore vu les
rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure
maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou au
rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes
montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur.

Des vagues, l’une après l’autre, qui donc, oui, qui dira la fascination de l’incessant qui toujours déplace les lignes ; la mer au milieu de la mer, quelque chose qui ne commence et ne s’arrêtera pas tant qu’au milieu on adopte le point de vue d’un point fixe ; mais qu’on se tienne dans le milieu, et on devient le mouvement, soudain et pour toujours — d’un trente et un janvier à l’autre, qu’est-ce qui s’est déplacé du monde ou de moi pour que je ne parvienne pas à mesurer la distance qui me sépare de l’amer, comment savoir si j’en suis éloigné, ou si je l’ai dépassé ?

Assez sur ce sujet. Il n’y pas si longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l’avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu’est le cœur humain. Ô poulpe, au regard de soie !

Ce toit tranquille : de la mer-cimetière de Valéry, ou de la mer-forêt de Gracq, avec sa chevelure de femme qu’on envelopperait dans des draps pour faire tomber la fièvre — où suis-je allé ? et toute cette blancheur de bave répandue, alors sur mes plaies, seulement y répandre du sel, quoi faire d’autre : ainsi comme écrire est traverser dans le souvenir vécu les douleurs éprouvés pour en mettre à mort sa vie et pour en s’y plongeant lui survivre enfin, lui survivre peut-être : comme écrire et s’y affronter, longer la verticalité des choses, suivre la latéralité de l’horizon qui devient la surface entraînante une seconde après les autres les vagues jusqu’à la dernière et que tout cesse.

Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne… les yeux en haut, non : je sais que mon anéantissement sera complet. [1]

Et tu m’as dit comment c’est pour toi de descendre dans l’eau tu sens aux tempes les battements s’affoler à mesure que la pression dans la poitrine augmente et que chaque seconde le souffle manque et manque encore : et dans le manque grandi, ce désir de fermer les yeux comme dans le corps de l’autre, et la jouissance au bord de ne plus respirer tu dis la jouissance où l’eau reflue sur la peau hérissée de froid et soudain, avec la libération en surface, tu dis aussi le regret de la mort ; non, pas le regret : sa nostalgie : et tu dis alors ignorer si c’est la lumière ou l’air qui te fait respirer finalement ; mais la mer, la mer toujours recommencée quand tu te dresses ; le monde basculé roule sur lui-même à force de mer, et la main qui écrit, cette main qui écrit cela, le fait dans le mouvement de poignet qui obéit en tout à chaque soubresaut de mer, puisque chaque mot en émane, chaque mot lui revient.


arnaud maïsetti - 31 janvier 2011

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[1_Lautréamont, Chants de Maldoror.

par le milieu

_cimetière _désir demeuré désir _deuil _écrire _Journal | contretemps _Lautréamont _lumière _une vague après l’autre