2011 | séance 1_
quelle voix, dans quel noir ?
27 janvier 2011




quelle voix, dans quel noir ?

Au préalable, pour cette première séance du cours de création littéraire, lecture de ce long extrait de Novarina, le début de Devant la parole — je laisserai le livre sur la table ensuite, et l’apporterai lors de chaque séance. Incitation essentielle, qui serait comme le guide de ce semestre.


« Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l’échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans parole.

À l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet, à l’idolâtrie, à ce temps qui semble s’être condamné lui-même à n’être plus que le temps circulaire d’une vente à perpétuité, à ce temps où le matérialisme dialectique, effondré, livre passage au matérialisme absolu, j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de la matière de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage dans la parole ; j’oppose le savoir que nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre
identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé.

Chaque terrien d’ici le sait bien, qu’il n’est pas fait que de terre. Et s’il le sait, c’est parce qu’il parle. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que l’intérieur est le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une brèche par où nous saisit un souffle étranger. À l’intérieur de nous, au plus profond de nous, est une voie grande ouverte : nous sommes pour ainsi dire
troués, à jour, à ciel ouvert, comme les toitures des cabanes à la fête de soukkot. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que la parole existe en nous, hors de tout échange, hors des choses, et même hors de nous.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent ? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses
mystérieuses. Ils en savent plus que nous ; ils ont résonné bien avant nous ; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots pré-existent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi.

Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes de dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que tout. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole : elle est l’étoffe ,la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Parler n’est pas communiquer. Parler n’est pas s’échanger et troquer — des idées, des objets —, parler n’est pas s’exprimer, désigner, tendre une tête bavarde vers les choses, doubler le monde d’un écho, d’une ombre parlée ; parler c’est d’abord ouvrir la boucher et attaquer le monde avec, savoir mordre. »


Savoir mordre, donc : apprentissage de ce savoir : mordre le monde.

Pour la première séance, nous partirons plus précisément d’une autre injonction, aussi féroce, aussi essentielle : c’est la phrase de Beckett — le début de Compagnie.

Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer

Mais là où Beckett, dans la suite de son texte, traque la solitude, la description précise de ce qui entoure le corps seul qui fait surgir en lui une voix pour briser la solitude (et se doubler dans la peur), il s’agira d’entrer dans la voix, la parler, simplement pour, dans ce premier temps, apprivoiser sa langue, traquer ce qui la rend à la fois intimement proche et fondamentalement étrangère.

Une voix parvient à quelqu’un sur le dos dans le noir. Le dos pour ne nommer que lui le lui dit et la façon dont change le noir quand il rouvre les yeux et encore quand il les referme. Seule peut se vérifier une infime partie de ce qui se dit. Comme par exemple lorsqu’il entend, Tu es sur le dos dans le noir. Là il ne peut qu’admettre ce qui se dit. Mais de loin la majeure partie de ce qui se dit ne peut se vérifier. Comme par exemple lorsqu’il entend, Tu vis le jour tel et tel jour. Il arrive que les deux se combinent comme par exemple, Tu vis le jour tel et tel jour et maintenant tu es sur le dos dans le noir. Stratagème peut-être visant à faire rejaillir sur l’un l’irréfutabilité de l’autre. Voilà donc la proposition. A quelqu’un sur le dos dans le noir une voix égrène un passé. Question aussi par moments d’un présent et plus rarement d’un avenir. Comme par exemple, Tu finiras tel que tu es. Et dans un autre noir ou dans le même un autre. Imaginant le tout pour se tenir compagnie. Vite motus.

On demandera — non pas de décrire le dispositif, le hors-champ, le décor, mais d’écrire la voix et le noir qui la porte : ce qu’elle dit, ce qu’il laisse voir et cacher. Là où le tu est la lumière du dit (Beckett). En les écrivant, cette voix et ce noir, apprivoiser leur rythme propre, leur musique, leurs obsessions afin qu’on puisse percevoir et éprouver et le noir qui l’entoure et la voix qui le perce. Enfin, la voix qui parvient, d’où surgit-elle, et qui vient-elle heurter ? Si on ne fait qu’effleurer ici la question de l’adresse, elle demeure au fondement de l’écriture parce que la voix qui s’adresse, qui vient de soi ou de l’autre, brise en l’autre le silence qu’il convoque. Ici, on écrirait entre : la voix et celui qui la reçoit, le bruit qui se parle alors, et le silence que vient heurter ce qui parle.

Attention — seule contrainte, évitez la facilité de l’oralité (car l’écriture destinée à la voix n’a aucune raison de mimer le langage parlé, au contraire, elle s’en écarte pour atteindre ce qui la rend, en propre, une voix écrite pour être dite).

Ecrire dans la voix, écrire cette voix, ce qu’elle dit dans ce noir, et le noir qui se forme dans la voix.

Imaginons.


Noir.
L’ampoule a disparu. Reste un petit soleil terne qui zigzague en hésitant puis finit par s’éteindre bien après qu’il a fermé les yeux. Il reste assis cette fois. Il a tout vu mille fois d’ici.
Il replie les jambes, les entoure de ses bras. Et serre fort. A ses oreilles, ça gronde et derrière ses paupières, ça devient presque rouge. Quand il relâche, échappés de derrière les portes palières, des bruits s’éveillent qui grimpent en volutes le colimaçon de l’escalier.
Puis comme il remue les mains, sous son index, il sent les côtes du tissu de ses chaussons. Une bosse, un creux, une bosse, sous l’ongle, en travers des petites digues de velours. Comme une course de haies à enjamber les montagnes.
Et dans le sens des côtes, ça glisse. On dirait un toboggan. Au bout du chausson, sous son doigt, son orteil, puis c’est creux. Ça plonge et ça remonte. Envol. Penché en avant, index pointé, le souffle du vent au bord des lèvres, il dessine l’arabesque d’une chute magnifique.
Comme son doigt touche la marche de bois, il entend s’ouvrir la porte derrière lui. L’ombre de sa mère est là, dans le rectangle de lumière qui vient éclairer le plancher du palier.
« Rentre ».
Un mot. C’est déjà ça.

J.-S. R.

Écho. Écho ! Oui je suis là. Oui je t’entends. Mon enfant. Mon pauvre enfant qui s’entortille dans l’existence. Ni plus, ni moins. S’offrait à tes yeux le ballon bondissant salutaire qui t’aurait sorti de ta torpeur. Ne pleure pas, je suis là. Mes bras t’entourent. Sens-les. Laisse-les te bercer, t’aimer. Il n’y en aura pas d’autres. Tous sont partis, avec le ballon. Qui bondissait, qui s’exaltait en tous sens ! Mais tu étais bien trop tranquille pour t’en saisir. Trop calme. Effrayé, peut-être, je me tais. Je te berce en silence, doucement, je ne suis que tendresse, mon Amour. Je n’ai d’yeux que pour toi, même s’ils demeurent clos. J’ai senti ton âme tressaillir. Tu as peur ? je me tais. Ta fragilité me fait fort. Je me tais. Subis ma douceur sans rien dire, sans rien faire. Laisse-toi entourer et bercer aux creux de mes bras avides de toi. Mais je ne t’aime pas je te veux toi. Tu m’écoutes, tu m’admires je le sais je le sens je saisis tout ce qui vient de toi qui émane de toi qui fait que tu es à moi ! Je n’ai pas à être la [là] pour le savoir et pourtant j’y suis, tout contre toi, à peine plus qu’un murmure et deux bras. Qui t’entourent et t’entourent et se resserrent plus fort toujours et encore jusqu’à ce que tu te retournes et tournes plus vite plus vite enfin que tu bondisses de nouveau sans peine. Comme jadis. Quand le ballon. Était là. Et que tu aurais dû le. Suivre. À deux, heureux. À deux seulement, tu me refuses, tu refuses que nous ne formions qu’un. Obstiné. Fuyard ! Lâche. Cesse de me renier. Je suis là. Je suis ! Nous sommes ! Tu n’es… qu’un obstiné ! Un fuyard ! Un lâche ! Et voilà, je te relâche, doucement, tendrement, même. Mais je t’effleurerai en secret et tu le sauras. Je me délecterai de tes irrépressibles tremblements, angoissé que je ne revienne. Et je serai toujours là, ne t’en fais pas. À me mouvoir près de toi, à compter chacun de tes souffles jusqu’au dernier. Je t’en ferai le décompte à ton oreille pour te faire avancer et courir s’il le faut. Ne rattraperas-tu donc jamais ce foutu ballon ? Oh ! Et puis après que m’importe, je suis las de toi. Je ne reste que parce que tu le veux. Je n’adviens que parce que tu le souhaites.

C. S.

« Tu es dans le noir, alors tu crois être seul. Tu te penses seul, et tu entends penser. Tu sens ma présence, seulement tu ne t’y fixes pas. Est-ce parce que tu ignores beaucoup de moi que tu es effrayé, angoissé jusqu’à ignorer ma propre puissance, mon existence propre ?

Tu es dans le noir, mais tu n’es pas seul, nous sommes une foule, une multitude, un monde instable qui s’ignore. Il te dérange que cette voix que tu entends puisse être un monde, et tu as peur quand s’esquisse à tes sens la grandeur de notre pouvoir. Si tu nous écoutes avec attention, tu sens avec effroi les formes de ton monde et leur indigence, ces structures branlantes grondent en s’effritant, tremblent en couvrant le son de nos voix, tu retournes dans le noir et y tâtonnes à la recherche d’une issue autre, qui pourrait mettre fin à ce qui ne peut en avoir, te rassurant enfin.

Nous sommes la multitude, et tu préfères encore être seul. Nous sommes toi, et tu t’obstines vers l’autre. Nous sommes le présent, et tu veux l’avenir. Nous sommes l’infini, et tu cours à ce qui va finissant.

Peut-être as-tu raison, car à dialoguer avec moi, c’est à la folie que tu t’exposes. »

E. G.

« Tu te rappelles ? Ses caresses au réveil sur ton visage encore ensommeillé. Sa peau fruitée se concentrant en la chaleur d’un baiser. La lumière de sa chevelure illuminant les lieux alentours. L’intensité de son regard qui teintait votre amour en bleu. Ou encore la délicatesse de sa démarche, apaisante. A en oublier le reste du monde… C’est ce qui t’as perdu. Même cerné par des murs repoussants aux angles saillants qui ne te promettent que la mort - Peut-être alors la lumière reviendra-t-elle ? -, tu ne perçois que son absence. Tu es tout seul maintenant. Seul face à toi-même. Ou est-elle maintenant ? Pourquoi t’avoir abandonné ? Comment ? Peut-on vivre à moitié ? Vous qui n’étiez qu’un ; ne reste plus à présent que du vide. Son départ c’est ton univers qui a disparu. Alors souviens-toi ! Mais tu ne veux pas te souvenir vraiment… Les souvenirs en amènent d’autres… Les ressacs qu’impulsent sous tes fesses les ressorts de ta literie sont loin d’être aussi cruels que la torture que tu t’es infligé à toi-même. C’est toi qui l’as tuée ! »

A. F.

Pourquoi. Un mot lancé au hasard, projeté, balancé par dessus bord, lâché dans le vide, dans le trou, noir.
Corps alvéolé, trou immense, trou réfléchissant, aimant, imaginant, trou qui ne parle pas mais qui entend, entend quoi, un pourquoi qui résonne et qui claque, qui sonne et qui marque.
Mot glu dans cette oreille trop à l’écoute. Mot qui est là, qui colle, que je sens, que je voudrais attraper, déchiffrer, comprendre, mais que je fuis, qui m’échappe.
L’écho du "pourquoi" transperce mon tympan. Il semble loin. Et moi ?
Enfermé, je me sens enfermé. Je suffoque. Incapable de répondre.
J’entends tout mais je ne dis rien. Trou noir. Une voix qui passe, un mot qui transperce, le trou, l’oreille. Parfois, il en entre plusieurs, pure provocation.
Pourquoi tu ne réponds pas, pourquoi tu ne réponds plus ? Répondre à quoi, à qui ? Pourquoi tu as fait ça, pourquoi tu nous a fait ça ? Faire quoi ? A qui ?
Pourquoi...
Adieu. Adieu ? Ce mot m’assomme, me tue, me dit que j’ai mal agit, mal fait, qu’il est trop tard, que j’ai raté une étape, quelque chose, un je ne sais quoi, mais quoi, personne pour me répondre, j’ai peur, répondez-moi, qu’ai-je fait ? Dîtes le moi, qu’ai-je fait ? Répondez, pourquoi vous ne parlez pas, répondez à la fin, je me sens seul, j’ai peur, répondez.

Je suis là, prêt à vous répondre, pourquoi reposez en paix ? Vous m’entendez ? Pourquoi reposer en paix ? Répondez-moi à la fin ! Je ne vous entends plus, j’ai peur, il fait noir, trop noir, j’étouffe, je suffoque, je ne peux plus bouger, je ne vois plus rien, aidez-moi, répondez moi, aidez-moi, j’ai peur.

L. C.

Le faible bruit de son souffle. Ses rythmes réguliers devenaient très monotones. Mais elle s’était tellement habituée à ce bruit qu’elle pensait que c’était un chant écouté auparavant. Sinon, seul le silence régnait autour d’elle. Soudain, elle se retourne, croyant entendre quelque chose, mais rien, encore ce silence, cette solitude. Cette voix à la fois si méconnue et proche, cette voix qui vient de loin mais qui est tout proche d’elle — elle la sent tellement proche, comme si elle connaissait touts ses secrets, ses peines, ses joies. Elle voulait la voir, cette voix, la toucher pour connaitre sa couleur. Sans qu’elle le sache, elle l’avait apprivoisée dans ce noir autour d’elle. Alors elle ressent ce silence tellement lourd et cette solitude tellement étouffante que même cette voix inconnue ne la suffisait pas. Ce qui manque, c’était la parole, le bruit même d’un souffle de respiration d’un être vivant à ses cotés : celui lui aurait suffit pour qu’elle ressente la vie… mais rien… tout ce qu’elle cherche à voir dans ce noir, c’est ce maudit silence. Elle commence à en avoir assez de cette solitude. Elle en avait presque oublié sa propre existence, et qu’elle-même était une voix. Pensant à cette idée, elle essayait de trouver une solution : essayait de s’en sortir ; elle voulait s’exprimer, s’exprimer pour être entendu par les autres. C’est elle-même qui avait oublié elle-même à force de plonger dans son silence, son propre univers : elle avait oublié le reste du monde. Les vagues bruits qu’elle faisait ne ressemblaient à rien, mais si personne ne l’entendait, elle, ne se décourageait pas : le même geste plusieurs fois, et à chaque fois avec plus de force. Soudain — on n’entendait plus de vagues bruits mais des cris : et ses cris remplissaient soudain le noir de la chambre.

M. Z.

Il fait nuit. Je te le dis. Je ne me tais plus. Tu es dans le noir et je sais pourquoi. Tu t’es réveillé au milieu du soir. Pendant le jour tu ne prends pas le temps de réfléchir. Et maintenant, la nuit, tu te réveilles et tu penses jusqu’au moment où tu retombes dans le sommeil creusé de tes pensées. Il faut que tu dormes. Que tu le comprennes. N’aie pas peur : demain un nouveau jour reviendra. La nuit est faite pour dormir. Le jour est fait pour vivre. Pendant le jour il faut que tu ouvres les yeux et que tu voies le monde tel qu’il est. Mais cette nuit prends ton temps, s’il te plait. Prends le temps.

R. V

Elle n’était pas pour toi. Ne courbe pas le dos, ne ferme pas les yeux. Elle n’était pas pour toi. Relève-toi, regarde donc autour de toi. La vie c’est aussi ça. Un jour tu comprendras. Tout n’est pas blanc ou noir, un jeu de pile ou face. Ne te renferme pas, et la lumière viendra. Ici, seul, tu ne vois rien. Ici, seul, tu n’entends rien. Rien à part cette voix, qui à ce moment même, ne te tient pas compagnie. Tu es seul ici-bas, car elle n’était pas pour toi. Comment te faire comprendre ? Comment me faire entendre ? Ne te retourne pas, et alors tu verras. Tous ces moments passés, tous ces mots murmurés seront tous oubliés. C’est alors, fier et droit, que tu avanceras, pour retomber plus bas. Mais c’est ainsi, au plus profond de toi, que tu nous trouveras, et tu te rediras : Elle n’était pas pour toi.

L. R

Où es-tu ? Parle. Parle. Écoute-moi. Dehors il y a certainement beaucoup d’agitation. Oui, c’est certain. Mais ici aucun bruit. Nul frétillement, pas de respiration. J’en oublierais même que tu es là, que je suis là, qu’ils sont là. Mais pas de distinction. Rien ne surgit, je ne parviens pas à distinguer le moindre mouvement. Et pourtant, je sens une présence. Une indicible présence — une statue de bronze des temps anciens, ancrée, solidement enfoncée dans cette pièce. Tu la sens toi ? Oui, exactement : un être, là, mystérieux, innommable. Pourquoi ne nous répond-il pas ? Il attend. Il attend que le réel se délite. Je le comprends, je ne sais que trop bien ce qu’est attendre et occuper le temps. Pour combler le vide béant que propose et impose le temps humain, il faut trouver quelque chose qui ne prendrait pas de place. Un outil qui s’emporterait partout avec soi. La parole lui permet d’oublier le temps. Hélas, il ne suffit pas de discourir. Lorsqu’il y met l’intensité voulue, la parole le désancre de sa condition misérable, le libère. Grâce à elle, il comble le vide. Ne crois-tu pas que nous devrions l’imiter ? Je vais faire comme lui, comme toi. Continuons notre conversation. Et c’est ainsi qu’il divague et qu’il libère son âme. Je dirais même qu’il la sauve. Faire des pas. Dehors, certainement toujours le brouhaha continuel de la vie mondaine, mais ici aucun souffle. Immobilité. Je l’entends parler. Finalement sa voix est perceptible : elle m’aide à supporter cette insoutenable foule informe et identique, qui agit sans jamais pouvoir revenir en arrière. Le pire, c’est qu’elle n’en a pas conscience. La masse avance mais ne recule à aucun moment. Et c’est bien ça la misère humaine. Ne pas revenir en arrière. Je n’y échappe pas, toi non plus. Pourtant l’homme se croit capable de manipuler le temps. L’on dira que l’Histoire permet de faire marche arrière ou que l’on peut se rendre à nouveau dans la maison de son enfance : mais rien ne sera plus jamais pareil. Le néant, ce démon, nous tend les bras. Son charme est dévastateur et l’emprise que l’homme a sur le temps est pure chimère. Et si la vie est un éternel recommencement, elle ne le sera pas pour lui ni pour moi, nous.. Va-t-en, ne reviens jamais me parler. Tu me fais froid dans le dos avec tes discours sur la vie. Je préfère profiter du silence.

L. W


arnaud maïsetti - 27 janvier 2011

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