l’heure prime
11 janvier 2012




De prime face, qu’on rejoigne le jour d’un bout à l’autre de lui-même, de minuit à minuit, et cela produit dans le corps cette continuité faible du courant qui maintient la lumière dans la pièce, d’après le silence qu’il fait, on peut entendre le courant, la vibration infime qui traverse, jette les ombres qui recouvrent les fissures sur le mur ;

chaque jour, j’apprendrai ainsi comment c’est de mourir chaque jour de le vivre, comment c’est de le naître intérieurement, et de saisir en chacun de ses points les lieux d’intensité les plus sereins, les plus calmes comme sous les bombardement, les espaces qui resteront protégés :

vieille sagesse des combattants : on sait que l’obus ne tombe jamais deux fois dans le même trou : la solution : s’asseoir au milieu du premier trou, dans les amas de corps éparpillés, compter les bombes et les étoiles entrelacées, s’adresser à tout cela comme un tout qui fabriquerait la vie ;

de prime saut, se dresser non dans l’alcamie mais dans les orages tellement forts qu’on ne s’entend pas crier, et avancer dans le silence de son cri lancé au-devant de soi comme une armure, un premier amour, la bouche ouverte, les doigts en sang crispés sur l’arme (mais on sait qu’on a lâché l’arme depuis longtemps, on n’a que son corps, porté à bout de bras), et aller, vers la tranchée plus loin qui tire à vue, aller en fermant les yeux et imaginer la chute des cheveux sur le torse les poignets entourant ses poignets posés sur les draps du lit défait comme du ciel le soir de dix heures, et aller encore, dans le cri de joie qu’on tient comme son dernier amour ;

et ne pas même s’étonner d’être en vie quand on ouvre les yeux, qu’il n’y a rien que du jour blanc prêt à se déchirer, rien que le froid qui se change en buée sur la vitre, rien que soi et la table de travail qui vient recueillir tous les autres en soi, rien que cette vie qui tient de si peu, et debout pourtant, je suis debout cette vie qui avance vers moi quand je lève les yeux sur elle et que je la rejoins, réalise qu’elle n’avance pas mais se laisse ainsi rejoindre, et que je suis vivant de la voir ainsi rejointe en moi, appelé par elle, en cette heure qu’on dit de prime, non parce qu’elle est première, mais parce qu’elle ouvre, une porte levée devant moi non pour arrêter le regard mais pour s’ouvrir sur elle quand j’aurai la clé :

cette clé, je passe des heures à la fabriquer – j’ai tellement rêvé autour des formes de la serrure que je sais composer mentalement l’effraction : j’ai l’instrument qu’il faut et en moi les mots qui viendront la soulever, le bruit des combats ne s’éloignent pas pour autant, mais les combattants se jettent les uns sur les autres pour mesurer leur faiblesse, je le comprends maintenant, dans ma faiblesse qui est ma seule force de vivant :

dans mes mains, la clé : l’agresseur ne sonne pas, non, puisqu’il a la clé ; il y a cette porte quelque part, ce qu’elle ouvre,


arnaud maïsetti - 11 janvier 2012

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