Rimouski | horizon fleuve
24 mai 2012




Terre à l’original, ou au chien ; terre de langue âpre, mord comme le chien, les vagues jusqu’ici, du sel sur les blessures : on va jusqu’ici pour voir le nord, c’est l’ouest déjà qu’on trouve, et l’est tout à la fois tant l’horizon immense englobe tout.

Il y a deux routes : celle qui emporte en amont et celle qui, à contre courant de la voiture, nous longe — le choc, invisible, des deux courants produit la vitesse, invisible, qui nous emmène, où.

C’est au bout de la route, la jetée du fleuve, de la route elle-même, des ombres au pied du fleuve, toute rassemblées et la boire.

S’habituer au soleil posé sur l’eau comme pour aveugler, c’est prendre mesure de la distance de la lumière jusqu’à nous, du ciel, sa surface comme une plaque de métal dans les yeux, qui s’ouvrent lentement comme le corps pour l’accepter, oui — puis l’oiseau tranche la ligne, donne le signal.

Personne ne saura jamais qui se jette dans qui, du fleuve ou de la mer, sur qui, pour former ce vent partout au visage, et les vagues et le sel, et le courant pourtant, fleuve salé ou mer drainée, impossible de savoir devant quoi l’on se tient, et je m’attends à chaque seconde à voir des colombes s’envoler des forêts (il n’y a pas de forêts), et les soldats les tirer, c’est être ailleurs, l’endroit impossible qui concentre les forces ; la lumière qui se dépose sur son visage d’eau est claire, la soif vient, le désir de l’eau coulée entre ces deux corps aussi — et quand la mer est ainsi retirée, marée basse où le désir grandit encore, érotise le regard : corps immense laissé à l’abandon comme au réveil, on regarde la nudité d’elle livrée en pâture, boucles de cheveux sur le cou, gorge tendue, seins, lèvres entr’ouvertes laissent passer une mélodie sublime qui se lève et retombe, arabesque de souffle au plus précis du rêve, la respiration du sommeil : la mer comme on voudrait s’y engloutir, l’avaler toute.

Sur le sol, les ombres tracées comme des routes rejouent le fleuve, directions parallèles qui vont, s’entrecroisent dans les pas qui l’orientent comme si on ne ferait ici qu’aller, longer les lignes de fuite.

La ville dans le dos a beau crier, personne ne se retourne, le vent toujours, dans les cheveux et le visage, lance, vient noyer le cri et la voix qui l’emporte.

Enfin, tu es là, c’est toi : tu as trop souvent ces derniers mois regardé le ciel pour pouvoir enfin baisser la garde : et tu regardes ce qu’il y a sous le sol, à la surface du monde, et c’est là, tu t’y trouves, en ombre et vaguement là, miroir de lait, d’à peu près une fois ta taille, qui t’observe, joue à reproduire tes gestes mais avec le retard du temps, de l’espace, et de la marée entière des choses.

Les heures passées ici n’ont pas arrêté le temps — quand il faut reprendre la route, c’est l’ouest qui se présente : c’est dans le sens du fleuve, celui des colons, le courant de l’Histoire, des terres à venir.

La route avance à la vitesse du fleuve, ne s’enfonce jamais très loin d’elle — mais lui tient la main comme pour s’endormir, au fond d’un lit tapissé de cailloux, de mousses brunes, et ocres, rouges comme des rideaux : on s’en va.

On revient. On revient toujours vers le fleuve. Une crique abandonnée où on va lui dire mille fois au-revoir, une fois adieu : et l’abandonner : bois morts déposés jusqu’ici avec toute la violence et la tendresse d’une mer pour ce qu’elle porte en elle, autour, le Bic lève quelques collines pour dire la terre revient, la terre reprend le dessus, le fleuve passera entre elle en les caressant, et dans quelques jets de sang, lui déposer parfois son désir, et ira. Nous aussi, on ira, dans le même désir, et la même violence, et la même tendresse.

C’est bientôt l’horizon noir, et l’oubli du fleuve, le bruit qui s’éloigne, le vent qui passe sur la vitre n’est plus que celui de la vitesse de la voiture, les papillons qu’on évite, il en vient toujours un autre, c’est comme les vagues, une étoile après l’autre ; mais le souvenir de sa couleur ne passe pas — quand la route dispose sur le côté des masses blanches, on croit aux retours des pierres sur le courant du fleuve : ce ne sont que des cailloux sur l’immobilité de la terre : non, en passant au milieu des cris, on verra que c’est bien la mer, ses enfants — mille et une oies blanches, posées, majestueuses.

Oui : C’est là, c’est bien l’ouest — des trains de marchandises roulent main gauche, dessine une troisième route, et la voiture, entre les rails et le fleuve, glissent de l’une à l’autre : l’imaginaire des Grands Horizons me rattrapent, on va plus vite que le train, il me suffirait presque de tendre la main, d’agripper une porte à moitié ouverte, de sauter sur le marche-pied, de m’allonger dans le foin au milieu des bêtes, ne pas dormir, mais rêver, oui, sûrement.

Routes encore, ni amont, ni aval, mais longue en-allée de routes qui viennent jusqu’à soi pour qu’on les prenne, qu’on les emporte plus loin que soi.


arnaud maïsetti - 24 mai 2012

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