images du jour passé devant moi (le phantasme du boucher)
31 mai 2012




Jeté dans le jour, violence crue des rideaux ouverts qui me font office de réveil depuis quatre jours, et dans la tête qui me poursuivra tout le jour cette image du rêve immense de papillons lancés sur la voiture qu’il faut à tout prix contourner sous peine de, nos cris, et le jour donc, ce matin, la lumière sur les yeux et la fatigue, plus grande encore que l’image de papillons par milliers sur la vitre de la voiture, se lever, rapidement se lever pour affronter le jour et oublier l’image du rêve, tâche impossible, face au jour plus grand encore que la fatigue, douche froide, le geste machinal des départs, puis les départs, dehors, soleil juste entre les deux immeubles de ma rue, oh ma seule horloge fiable, passage à la librairie, les livres que je cherche ne sont pas là, évidente image de ma journée qui commence, je repars avec d’autres, Deguy, pour le deuil, Du Bouchet pour le regard, Michaux parce que, et métro, métro qui comme en travers de la gorge ne passe pas, l’attente du métro est ce qu’il me reste le plus du métro, les tags sur les banquettes, autant d’oracles vivants, et au bout du métro, la Seine, minuscule, ne pas trop se pencher, ne pas se pencher du tout, déjeuner vite, la chaleur toute là, le jour dans lequel s’engouffrer déjà sur sa pointe bascule sur ce trop plein d’étouffement qui finira par se rompre sans doute ce soir je le devine, l’orage, oui je le devine sur les lèvres de cette jeune fille derrière moi qui parle lentement du jour prochain, moi je passe, image évidente de ma journée qui passe, puis la Sorbonne, les longs couloirs de marbre, ce n’est pas du marbre, les hauts escaliers de pierre, est-ce que c’est seulement de la pierre, ma voix qui lance à ceux qui m’accompagnent tu sens le poids de l’histoire, moi, je me dis intérieurement, non je ne le sens pas, je pense aux bruits de mes pas dans la forêt encore, et l’odeur des mousses, je rentre dans la salle, les fenêtres fermées pour éviter le bruit, mais la chaleur insupportable, il faut choisir, on choisit le bruit, et on n’entendra qu’au travers la ville ces paroles dites de l’autre côté de la salle où je suis, les paroles de la pensée vive qui montent dans la salle pour dire non pas la ville, plutôt son approche, oui mais comment la rejoindre pensais-je désorienté, je sors au milieu, passe entre les statues, me pose un peu et rêve devant ce phantasme du boucher, devant une statue on rêve, devant une statue du phantasme du boucher, on rêve plus longuement non au boucher ni à son phantasme, mais au corps rêvant devant tout cela qui s’attarde, évidente évidence de l’image de ma journée qui prend du retard, alors mon corps lancé maintenant dans les escaliers rejoint d’autres métros pour d’autres ailleurs, c’est pourtant toujours la même ville, la banlieue de cette ville qui lui appartient, je crois que cette ville est une banlieue sans centre, on la déplace à chaque déplacement, Bourg-La-Reine, nouveaux arrêts devant la plaque dédiée à Charles Péguy, sa maison d’où il partit, devant laquelle à vingt ans, je m’arrêtais en pleurant, mais sur quoi, tant de soirs de ma jeunesse enfouie quelque part là où ce soir je vais, et ce lycée où je grandis, à vingt ans, et je n’en parlerai pas, ni de mon refus de voir les couloirs de l’internat, ni celui de traverser les longues traverses des salles de classes vides, image de ma vie présente, mais de ces moments de partage, temps où on ne sait ce qui tient du début de la fin, oui, foule de partage, et l’orage soudain arrive, qui n’est qu’une pluie fine, ne prend pas la peine d’éclater, seulement de tomber, comme tombe l’orage fatigué par la fatigue d’avoir été si prometteur tout le jour, et las finalement las de n’être arrivé que là, il tombe comme par politesse, pluie fine sur mon retour, le métro encore, et en partage, phrases qu’on dit vite mais qui tiennent dans l’amitié qu’on leur accorde, et nomment tout ce que je pourrais dire sur les accords et les ajustements d’une vie à sa violence, enfin arrêt saint-augustin, les paroles qu’on échange encore sur lesquelles le silence de ces pages tombent parce qu’elles n’appartiennent qu’à la vie, puis la soirée douce des repas qu’on partage pour célébrer une fin, ou un début, le sourire du frère, le repos enfin gagné sur cinq années qui dura une longue journée, la mienne n’a pas fini de commencer, quand je sors, je marche un peu, ne prends pas le métro tout de suite, me perds près de l’église de la Madeleine, où jadis (combien je me rappelle) oh la perte et le retard, les premiers mots qui ne finiraient jamais, je me perds et me retrouve, redescends sur terre et après ultime métro, rentré finalement, les yeux épuisés d’avoir trop vu les visages et les corps sans en saisir une seule seconde le mystère, et pourtant il faudra l’écrire, cela aussi, je pense, il faudra écrire une longue phrase de cette journée incompréhensible où les signes firent défaut, mais dont le défaut même figurait sans doute le signe parfait, et là — ce couple au coin de la rue, il ne pleut pas, le garçon penché sur la fille, je suis à cinq mètres, ils se regardent tellement, et lentement il la touche comme ce n’est pas possible, le visage, la gorge comme pour l’étrangler et tendrement l’embrasse, il ne sait pas si elle va refuser, elle accepte, c’est le miracle que rien n’avait prévu, alors son visage à lui se détend comme un long corps de garçon qui sait, et ses mains, il sait qu’il peut ensuite, mais quoi, d’abord continuer à l’embrasser, j’accélère le pas, le visage de la fille est caché, longs cheveux noirs qui recouvrent leurs deux visages mais non pas le désir, le garçon est plus grand qu’elle d’une tête, il descend lentement les mains sur les épaules, les seins, s’y attarde, puis la taille, se penche et je crois qu’il pleure, elle aussi, ils tremblent quand je passe à leur hauteur, ils tremblent encore quand je suis plus loin, et davantage, je baisse la tête, et tourne le coin de l’autre rue, quelle image de ma journée, je l’ignore, je me décide immédiatement de la noter telle qu’elle, en la rentrant, à cause du tremblement du garçon et des cheveux tombés miraculeusement sur leur désir, et parce que j’écoute à ce moment là dans les oreilles i might float, la porte de l’appartement s’ouvre, les fenêtres sont ouvertes, et le lit défait sur la nuit déjà là, et l’ordinateur ouvert, et l’image du phantasme du boucher mêlé aux papillons suicidaires et aux tremblements des jeunes filles qu’on embrasse pour mieux les pleurer.


arnaud maïsetti - 31 mai 2012

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