Du mot fantastique
6 octobre 2009


On rêve sur la forme d’un mot : sa matérialisation recouvre forcément son secret. Les villes changent plus souvent que la forme des lettres.

Alors, on reste devant les mots, longtemps, le temps que le sens s’échappe ou s’effectue.

Que dit le mot, qui nous informe sur le sens ? Que dit le sens d’un mot sur la manière dont on ensuite, on va l’écrire ? Est-ce que, l’écrivant, on fait partie de ce sens ? Et si je suis dans l’élément du mot, est-ce que je vais rejoindre le sens ? Ou l’initier ? Et où est-il, l’élément du mot : dans le sens que je décide ? Ou dans la direction qui me porte vers lui ?

Soit le mot : fantastique. Truqué depuis qu’il est devenu un genre (littéraire), et dégradé en tic de langage (une exclamation un peu pauvre devant ce qui nous enthousiasme). Soit l’intuition que réside là un appel ; davantage qu’une formule, mais un lieu vers lequel se rend la littérature quand elle tâche d’interroger ce qui la fonde, ce qui l’oriente.

Conjonction du rêve et du réel : un lieu où les deux se délient de la croyance. Un lieu qui serait possible (au sens où il s’accomplirait là le possible de toutes choses, envers et contre le rêve et le réel).

On retourne au mot : on n’essaie pas de retrouver son essence, mais au moins la citation de son sens. On réquisitionne les significations. Se dire : comment ce mot a pu réunir cette tâche là, de nomination du monde par son envers (conjonction du rêve et du réel). Surface des choses latérales, profondeurs verticales du sens. On cherche.

On accumule les définitions : trouver ce qui se dresse contre soi quand on essaie de l’écrire, l’élément du mot, son impossible résignation.

Fantastique : un synonyme de la littérature ; non que toute littérature soit fantastique, ressortisse à un genre fantastique : mais que la traversée fantastique rendra toujours essentielle la littérature (de l’hésitation (qui fonde la fiction) à la constitution de corps (qui fonde la langue), on ne cesse pas d’user son propre langage contre elle). Et surtout, que le fantastique exprime le plus directement possible cette nécessité : rendre gorge au réel ; trouver le monde ailleurs que dans l’explication ; convoquer les forces brutes du rêve pour nommer sa place au milieu de ce chaos.

Au terme de la recherche (ci-dessous), on n’est que devant une liste, chronologique, verticale, sensée, fièvreuse, infiniment fuyante face au sens même de ce qu’elle devait affronter. Le mot s’explique par d’autres mots qui en appellent au dictionnaire tout entier pour se réfléchir par miroitement et s’éclairer. On est devant des mots, pas devant la formulation du monde que la littérature ponctionne à la langue. On est devant du sens dépouillé de corps.

Je relis une des définitions : 
"Il signifie aussi, Qui n’a que l’apparence d’un être corporel, sans réalité. 
Un corps fantastique."


FANTASTIQUE

(fan-ta-sti-k’) adj.

Dictionnaire du Moyen Français

* Chartes et Coutumes
= 
[D’une pers.] "Qui donne libre cours à sa fantaisie ; extravagant, bizarre" : 


...lui estant lors oudit pays de Mirabalès où il estoit alé pour ordonner de ses besongnes, s’en partit souldainement, comme homme fantastique et merencolicque, sans dire adieu ne autre chose et tout seul (Doc. Poitou G., t.11, 1466, 50).


 *Littérature didactique
= 
"Qui n’existe que dans l’imagination" : 

Ce Songe donques, soit veritable ou fantastique, j’ay recité sanz rien laissier, en mon pover, ne d’un costé ne d’aultre, lequel je soubmez a la correction et a la determinacion de Sainte Eglyse et de vous aussi mon tres souverain Seigneur (Songe verg. S., t.2, 1378, 270). 

Quant on se donne a receuoir telles choses fantastiques qui volent en lymaginacion, cest grant empeschement de toute bonne operacion intellectuelle et autre quelconques, specialment cest grant empeschement a lentendement studieux ou contemplatif (CIB., p.1451, 213).

 
 

*Lexique de la langue scientifique

A. - "Non vrai, imaginé" : 

Je dy qu’il sont deux augmentacions : l’une vraye qui est ou premier quadre, et l’autre fantastique et apparant qui est ratifiee second quadre pour ce que humidité qui est ratifiee occupe plus grant lieu (GORDON, Prat., c.1450-1500, II, 24).


B. - "Désordonné, anormal" : 


Car ilz n’ont pas chaleur resolvant et pour ce ilz n’ont point fantastique replecion, mais ilz ont bien fantastique inanicion pour vacuité qui est en la bouche de l’estomac causee par froideur comprimant (GORDON, Prat., c.1450-1500, V, 8). 

Item note que en diabetique est grant soif pour dessicacion, mais non pas famine pour replecion fantastique, qui est faite de chaleur (GORDON, Prat., c.1450-1500, VI, 13).




*Mystères
A. - "Fantomatique" : 


Grant peur avons d’estre enchanté Et deceupt par art de magicque. Se tu es ung corps fantasticque, Ce seroit par nous grant erreur. (MARCADÉ, Myst. Pass. Arras R., a.1440, 270). 

Rem. Jésus apparaissant à ses disciples après sa mort, ceux-ci le prirent pour un esprit (cf. Luc 24, 37).


B. - "Extraordinaire, extravagant" : 


M’ayme, c’est une grant chose A faire, ce que vous me dictes. / Impossible est, bien dire l’ose, / Et sont choses fantastiques ; / Si ne sont bonnes ne licites / A une fille jeune et tendre : / Guerroyer et faire poursuites / Et de voloir les armes prandre. (Myst. siège Orléans H., c.1480-1500, 295). 

Vous povez bien congnoistre et voi(r)[s] A sa façon dyabolique Que vaudoise est, je le congnois, Desloyalle, faulce, lubrique ; Et est chose fantastique De voir une femme en armee ; Et es François ung grant replique Que sur tous eulx soit renommee. (Myst. siège Orléans H., c.1480-1500, 446).


 
* C. Pizan
= "Fantasmatique, irréel" : 


Et contre les ypocrites parle saint Gregoire es Morales que la vie des ypocrites n’est mais que une vision fantastique et une fantasie ymaginaire, qui monstre par dehors en semblance de ymage ce qui n’est mie dedens en reale verite. (CHR. PIZ., Ep. Othea L., c.1400-1401, 287).

 
*La Vigne
= "Surnaturel" 


Deables d’enffer, loups garoux et lutins, Corps fantastiques, fors espris serpentins (LA VIGNE, S.M., 1496, 137).

 

Dictionnaires du français de la renaissance à aujourd’hui

* Nicot, Thresor de la langue française (1606)
Fantastique, Il vient de Phantasticus mot Grec, id est imaginatiuus.

* Dictionnaire de L’Académie française, 4ème Edition (1762)
Chimérique. Desseins fantastiques. Projets fantastiques. 

Il signifie aussi,
Qui n’a que l’apparence d’un être corporel, sans réalité. 


Un corps fantastique.


* Jean-François Féraud : Dictionaire critique de la langue française (Marseille, Mossy 1787-1788)
 
fantastique (Page B218b), adj. fantôme, s. m. [2e lon. au 2d] 

Quelques uns écrivent phantôme, phantastique, conformément à l’éthymologie. On l’écrivait ainsi aûtrefois, mais l’usage a prévalu d’écrire ces mots avec une f . 
= Fantôme est 

1°. Spectre, vaine image qu’on voit, ou qu’on croit voir. 


"Fantôme hideux ; vain fantôme.


— Figurément ; chimère qu’ on se forme dans l’esprit. 


Il se forme des fantômes pour les combattre.


2°. Ce qui n’a que l’aparence de... 


"Après la bataille de Pharsale, Rome ne fut plus qu’un fantôme de République. 

On dit d’une personne maigre et décharnée ; ce n’est plus qu’un fantôme. 

Comme on a dit aûtrefois fantaisie pour imagination, on a aussi apelé fantôme, les images qui s’y forment.


L’Acad. l’admet encôre pour le didactique.
Voy. FANTAISIE à la fin. 

- fantastique = chimérique, imaginaire. 

"Dessein, projet fantastique. 
= Corps fantastique, fantôme, qui n’a que l’aparence d’un être corporel.
* Dictionnaire de L’Académie française, 5ème Edition (1798)
 
fantastique (Page 567), adj. des deux genres = Chimérique. 


Desseins fantastiques, Projets fantastiques. Visions fantastiques.


Il signifie aussi,
Qui n’a que l’apparence d’un être corporel, sans réalité. 


Un corps fantastique.


* Dictionnaire Littré (1863-1867)
1° Qui n’existe qu’en fantaisie, en imagination.

L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme par une estimation fantastique ; et par une insolence téméraire elle amoindrit les grands jusqu’à sa mesure, comme en parlant de Dieu, PASC. Pensées div. 64, édit. FAUGÈRE.


2° Qui n’a que l’apparence d’un être corporel. Vision fantastique. 


Il [Énée] saisit son fer par la garde : Monsieur Aeneas, prenez garde, Dit la sibylle ; ces vilains Sont corps fantastiques et vains Qui découpés ne peuvent être, SCARRON, Virg. VI. 

Fantastiques beautés, ce lugubre sourire / M’annonce-t-il votre courroux ? HUGO, Odes, I, 3.


Contes fantastiques, se dit en général des contes de fées, des contes de revenants, et, en particulier, d’un genre de contes mis en vogue par l’allemand Hoffmann, où le surnaturel joue un grand rôle. 

Familièrement, on dit : c’est fantastique, à peu près comme : c’est fabuleux.

3°Qui se laisse aller à sa fantaisie, à ses rêveries. Vieilli en ce sens. 


Il [Ronsard] avait le cerveau fantastique et rétif, RÉGNIER, Sat. IX.


4° S. m. Ce qui n’existe que dans l’imagination. 


L’illusion nous frappe autant que l’existence ; Et, par le sentiment suffisamment heureux, De l’amour seulement nous sommes amoureux ; Ainsi le fantastique a droit sur notre hommage, Et nos feux pour objet ne veulent qu’une image, PIRON, Métromanie, II, 8.


Le fantastique, le genre des contes fantastiques.

* Dictionnaire de L’Académie française, 8ème Edition (1932-5)

= Qui tient de la fantaisie, de l’imagination, qui ne correspond point à la réalité. 


Un être fantastique.


S 
Substantivement : Le fantastique a été à la mode à l’époque du romantisme. 

Contes fantastiques, Contes où l’on fait intervenir des esprits, des phénomènes inexplicables. 

Il signifie encore : Qui est invraisemblable à force de fantaisie.

Ce que vous nous racontez là est fantastique. Projets fantastiques.


* Trésor de la Langue Française (en ligne)
 fantastique, adj. et subst. 

A. Vieux 

1. [En parlant d’une pers.] Qui donne libre cours à son imagination, se forge des chimères. 


Un assez grand nombre (...) de rêveurs fantastiques se promettaient, (...) l’égalité des biens, ou le suffrage universel (GUIZOT, Hist. civilisation, Leçon no 13, 1828, p. 21).


P. méton. [En parlant de l’activité imaginaire d’une pers.] Qui n’est qu’une construction de l’imagination, n’a aucun fondement dans la réalité. 

Desseins, projets fantastiques.
Synon. imaginaire. 


Je détruis, par le raisonnement, les idées fantastiques qu’on s’est faites du ciel, et je cherche à montrer où est vraiment le ciel (P. LEROUX, Humanité, t. 1, 1840, p. V).

2. [En parlant d’un être vivant, d’un inanimé concr.] 

a) Dont l’existence est purement imaginaire, constitue une invention.
Synon. fictif. 


Je suis dans la ferme persuasion que l’île Grande est, comme l’île Pepis, une terre fantastique ; le rapport de La Roche qui prétend y avoir vu de grands arbres, est dénué de toute vraisemblance (Voy. La Pérouse, t. 2, 1797, p. 43).



b) Qui est visible, mais sans consistance réelle. 


Si elle [l’eau] les eût réfléchies comme la lumière, les formes des arbres et des terres qui bordent ses rivages eussent apparu à sa surface, (...) l’illusion se fût confondue sans cesse avec la réalité. Les oiseaux eussent voltigé en vain autour d’un saule fantastique pour y faire leurs nids, et les bœufs se fussent heurtés contre un saule réel (BERN. DE ST-P., Harm. nat., 1814, p. 199).


B. Usuel 

1. Qui appartient au surnaturel, qui est créé par l’imagination. 

Apparition, vision fantastique ; monstres, ombres fantastiques. 
Synon. extraordinaire, irréel, merveilleux. 


Toute sa vie il avait été atrocement poltron, et quand il était ivre surtout, il était assailli par les revenants, (...) par le monde fantastique des superstitions du pays (SAND, Hist. vie, t. 1, 1855, p. 282).


SYNT. Animaux, bêtes, figures, oiseaux, personnages, terreurs fantastiques. 

Emploi subst. masc. à valeur de neutre.
Ce qui est surnaturel. 

Synon. féerique, irréel, surnaturel. 


Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel (...) il [un personnage mystérieux] participait, au dire des gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes (BALZAC, Sarrasine, 1831, p. 396).

2. Qui paraît imaginaire, surnaturel.
Apparence, aspect, effet fantastique ; formes, reflets, rochers fantastiques. 


La présence de M. de Monte-Cristo chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des impossibilités à la raison ébranlée de Valentine (DUMAS père, Monte-Cristo, t. 2, 1846, p. 558).


P. ext. Dont la réalité, pourtant fondée, dépasse l’imagination par une certaine démesure. 

Synon. extraordinaire, fabuleux, faramineux (fam.), incroyable, mirifique, prodigieux. 


L’aisance fantastique du baron de Rothschild (BANVILLE, Odes funam., 1859, p. 163).

3. En partic., littér. et B.-A. 

a) Emploi adj. [En parlant d’un auteur, d’un artiste ; p. méton. de leur œuvre]
Qui met en scène, présente des êtres irréels, des phénomènes surnaturels. 
Auteur, cinéma, conte, écrivain, histoire, œuvre, peinture, récit fantastique.

Chez un Allemand, le conte de fées serait plus fantastique, plus féerique de tout point, non corrigé par la raison (SAINTE-BEUVE, Nouv. lundis, t. 1, 1861, p. 311).


b) Emploi subst.
Genre littéraire, artistique, caractérisé par l’évocation de thèmes surnaturels ;
p. méton. évocation du surnaturel dans une œuvre, chez un auteur. 


Le fantastique, qui lui semblait autrefois un si vaste royaume du continent poétique, ne lui en apparut que comme une province ; il comprit qu’on ne fera jamais rien de beau en inventant des animaux qui ne sont pas, des plantes qui n’existent point, en donnant des ailes à un cheval, des queues de poisson à des corps de femmes (FLAUB., 1re Éduc. sent., 1845, p. 241).
arnaud maïsetti - 6 octobre 2009

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Chantier critique _écritures numériques _fantastique