Des nouvelles de Baudelaire | en passant
21 novembre 2013


L’an dernier, c’était Rimbaud qui nous adressait une photographie de lui. Aujourd’hui, Baudelaire nous rappelle à son souvenir. Une image furtive, envoyée depuis la mort, qui surgit ici.

Une silhouette surgissante justement, et pas d’image plus juste de Baudelaire face à l’image : seulement à l’arrière, mais on ne voit que lui, et encore : on reconnaît le visage, mais le visage reste invisible. Une allure, un mouvement, quelque chose qui se retire ou va s’effacer, s’avance, dispose de l’espace pour en désaxer le centre, déporter les énergies vers ce qui déborde.

Scénographie impeccable : et le type à moustache devant, prud’hommesque à souhait, le regard vide de ceux qui appartiennent à leur siècle. Baudelaire, derrière le rideau presque déchiré, en souffleur, en acteur qui soudain refuse de venir, fait signe ailleurs : nous regarde.

Il y aura des savants pour expliquer la photographie, et d’où elle vient et pourquoi et comment. Ils l’expliquent déjà, et on ne comprend pas grand chose.

Je sais bien, que comme Rimbaud d’Aden, c’est une image d’aujourd’hui — le corps de Baudelaire qui n’existe pas, ne se trouve ni dans sa tombe, ni dans ses livres : mais sur des images qu’à intervalles irréguliers, il nous enverra. La dépouille de Baudelaire vivante : preuve à l’image.

Les causes qui ont présidé à cette volonté du surgissement nous sont inconnues, mais véritables. Il ne s’en expliquera pas.

On formulera des hypothèses : il y a en premier lieu sa haine de la photographie, qui est une raison suffisante pour qu’il apparaisse là.

Lettre à sa mère, 23 décembre 1865 (hier) :

Il n’y a guère qu’à Paris qu’on sache faire ce que je désire, c’est-à-dire un portrait exact, mais ayant le flou du dessin.

Corps de Baudelaire pour nos yeux de vivants : spectre d’âme, assemblée là pour s’évanouir. En se penchant, on pourrait voir un sourire : on ne le voit pas. Spectre d’image pour un spectre de présence, sa dissolution infinie, et sa persistance, rétinienne.

Corps de Baudelaire — Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? Et dans le bruit des voitures, de la pluie qui frappe, l’éphémère transitoire d’une mouvance, l’éternelle impression d’un corps effacé, dont l’effacement ne cesse de se produire.

Corps de Baudelaire : nous face à lui, qui penchons la tête, tendons la main vers le rideau, nous face à lui de l’autre côté, attendons d’autres nouvelles de là-bas.

arnaud maïsetti - 21 novembre 2013

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