Rimbaud | nouveaux visages
29 juin 2018


30 juin 2018

Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !...

Ce n’était pas lui. Tant pis pour nous – et non tant pis pour lui. Sur l’image, c’était troublant, le regard perçait pourtant. Mais non. L’homme assis, à droite de l’image, en retrait, qui nous regardait comme si on savait. Ceux qui savent ont regardé longuement l’image et avec l’arrogance de leur savoir, ils ont parlé. Ils ont d’abord reconnu l’homme debout, la moustache arrogante : Henri Lucereau, présent à Aden d’octobre 1879 à août 1880. Rimbaud est arrivé à Aden dans les derniers jours d’août 1880. Le visage était encore possible. Mais le barbu, sur la gauche, possède désormais un nom : Pierre Joseph Dutrieux, médecin belge de son état, qui se rendit en Aden quelques jours en novembre 1879. L’Hôtel de l’Univers affiche complet. Rimbaud était ailleurs, cet automne-là.

Reste le visage de l’homme à travers lequel on avait espéré voir l’homme qui avait vu l’Homme. Qui était-il ? Un ultime avatar d’un homme qui s’est pris pour Rimbaud : qu’on a pris pour Rimbaud, alors qu’il était un autre. Je pense à lui ce soir : à cet homme qui était depuis le début anonyme, cet homme qui n’était pas lui, et dont on ne saura jamais le nom et les amours, et les espoirs, les joies fugaces et les douleurs qui l’emportèrent.

Je pense au visage de Rimbaud encore une fois évanoui. Partie remise sans doute ; Rimbaud nous donnera de ses nouvelles, un jour ou l’autre. Cela risque fort d’être l’autre : après le déluge, peut-être.

Le fantôme de Rimbaud court toujours.


15 avril 2010

Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.

Tous les dix ans ou trente ans, on découvrirait un nouveau visageexhumé par des libraires fétichistes, des archivistes du détail, des généticiens de la photo capable de dire l’authenticité du visage selon l’implantation des cheveux, son corps ainsi reviendrait nous visiter, non pas glorieux, mais regard droit fixé au-delà de l’objectif, sans jugement ni pardon, simplement déposé, là, aujourd’hui, maintenant.

Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions

Pas d’occurrence du mot visage dans toute l’œuvre : pas même un hapax ; j’ai vérifié. Ou qu’on me dise le contraire. C’est que le visage compte pour si peu — au contraire de l’os émacié sous l’œil qui voit, qui scrute, perçoit ce qui demeure intangible sous le pas et que le pas déplace. Alors, la ruse qu’il a trouvée pour nous rendre désarmés face à l’énigme de chaque mot, ça aurait été celle là : se dévoiler, et son visage toujours différent, dans des photos qu’on découvrirait par intervalles irréguliers. Et à chaque fois, on dirait : le visage ne lui appartient pas, si différent de la voix qui s’est tu — et pourtant, on le reconnaît bien là.

Oh ! la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j’ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J’ignore son idéal. Il m’a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder.

C’est pour ça qu’on regarde : traquer dans les contours, les plis de la lèvre, le creux de la mâchoire serrée (sur quelle insulte aux pierres trop coupantes ?), quelque chose qui serait de là, d’où serait l’origine de cette fin qui commençait alors dans nos vies, quand l’écriture face à la vie s’effaçait. Ainsi, serait-ce de ce visage que naquit. Alors, c’est cette bouche qui. Et de ses yeux, qui virent. Et en eux, quelles traces imprimées de quels désirs perdus ? Et des nôtres, désirs, visions, traces (impressions), au fond de quels yeux regagnés sur le siècle ?

Je me ferai des entailles partout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage.

Oui, c’est prévu : tout est organisé. Régulièrement, on assisterait impuissant à la découverte d’un nouveau manuscrit plus ou moins bien plagié ; les faussaires s’en donnent à cœur joie, rivalisent, font illusion un moment, et puis on oublie. Mais lui, c’est ainsi qu’il répond. De temps en temps, une photographie passée ressurgit dont le grain de poussière est plein déjà de la gangrène du temps, de son ennui sur les monticules âpres d’Abyssinie, et le regard, parti ; ailleurs.

O douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques..

Coïncidence ? Non. Impossible de ne pas faire le rapprochement : plus qu’un hasard, conjonction des forces vives de l’histoire, insensées, grotesques, sublimes. Oui, sublimes vraiment. Dans un pays du Nord, de ceux qu’il avait toujours laissés dans le dos, préférant se brûler au soleil âcre plutôt que d’avancer dans la boue grise des neiges, on raconte qu’un volcan s’est réveillé. Qui savait que sous les glaces dormaient des volcans ? Grottes arctiques en vérité, et pour ceux qui savent lire et rêver : énergies insondables des violences sans objet, rire tellurique de la planète qui, au sortir de l’adolescence, n’a pas fini de se disperser en jets ahuris jusqu’à couvrir une moitié de l’Europe du Nord, dit-on ? Une moitié, vraiment ? Est-on sérieux ? — « Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies. » (R. Char, "tu as bien fait de partir...")

 À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels coeurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? — Dans quel sang marcher ?

Corps exposé : exposition sans art et sans beauté ; corps surpris par l’image qui ne le cherchait pas — et nous, devant cela qui ne répond de rien, qui est l’évidence même de l’image et l’opacité du silence : on trouverait quelque chose ? On en dirait quelque chose ? Non, bien sûr — et si seul importe l’écrit, ce qui le porte ne le salit pas mais le rehausse, sans doute. Ce n’est pas de la dévotion que de chercher sous le regard ce qui a tant éprouvé le désir de posséder dans une âme et un corps la vérité qui nous anime.

Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre.

Et tout cela un 15 avril, évidemment. Surface mate et sans prise contre laquelle on bute, comme la paroi de la tombe. À nous adresser ces photographies, comme des lettres sans date et sans lieu, énonciation toute pleine d’elle même et du hasard qui nous l’apporte, c’est comme si la question des textes continuait, fouillait la plaie de la beauté jusqu’à faire apparaître l’os, et on le rongerait encore avec sa pulpe sans être rassasiés : image plus que sacrée — image nue d’une vie emmenée qui ne nous appartient pas mais nous adresse, obstiné, ce regard portée loin devant au risque de se taire : ce visage.

À la prochaine photo, sûr qu’il sera complètement noir, et les mains en sang.


arnaud maïsetti - 29 juin 2018

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