Autre savoir | dater la naissance du langage
28 janvier 2014



De omni re scibili et quibusdam aliis
(« De toutes les choses qu’on peut savoir. »)

— encyclopédie d’une histoire du savoir — 
(esquisse & fictions en cours)

« Pas savoir comme renseignements,
Savoir pour devenir musicienne de la vérité » (Michaux)

commencer par (rêver) la naissance du langage
[ à partir de ce qui se chuchote ici dans pas la peine de crier ]


J’apprends ce matin qu’on ne sait pas dater précisément l’origine du langage. J’apprends qu’on formule des hypothèses, qu’on ruse, qu’on triche l’histoire pour la faire parler.

Soit il y a très longtemps une traversée immense, de l’Asie du Sud-Est vers l’Australie inhabitée : on sait que des hommes, un matin, ont jeté une embarcation à l’eau, qu’ils y ont mis des vivres, de la viande et de l’eau, des enfants, des femmes et des vieillards, et eux-mêmes, et qu’ils ont traversé pendant des semaines, des mois peut-être (on ne sait pas très bien) de la mer toujours recommencée pour rejoindre un matin l’Australie et qu’ils étaient vivants de l’autre côté de la traversée.

Oui, on sait que c’était il y a très longtemps — 60 000 ans avant le présent (Before Present). C’est très loin et on ne sait rien de ces hommes, on sait seulement la traversée.

La traversée n’intéresse pas les hommes qui savent, ou alors seulement dans la mesure où elle est une preuve, un indice comme une trace de pas dans la neige qui sert à confondre le coupable : on reconnaît les hommes qui savent à cela : pour trouver la main qui a égorgé dans la petite maison recluse, ils se penchent sur la neige et cherchent le pas qui a conduit la main. Les hommes qui savent ne s’intéressent à la neige qu’à cause de la main et du couteau, du sang dans la petite maison ; la neige les indiffère. Ici, la neige, c’est la mer toujours recommencée, la traversée, les hommes sur le radeau avec les femmes, les enfants, les vieillards qui regardent les étoiles, et parfois l’un d’entre eux tombent dans une vague, on continue.

Les hommes qui savent remontent de la mer à la gorge et disent : pour mettre des enfants et des vieillards et des femmes et des vivres sur des planches de bois, pour mettre des planches de bois ensemble, pour les lier avec des cordes, pour aller chercher des cordes qui serviront aux planches de bois où mettre des enfants et des vieillards et des femmes et des vivres, et pour aller dans le vent et les vagues, à travers les étoiles et le froid et le sel sur les plaies des mains qui tirent les cordes, pour tout cela, il fallait qu’ils puissent parler.

C’est ainsi que les hommes qui savent nous disent la date, remontant la preuve qui accable : c’est un peu avant 60 000 ans before present qu’on a su jeter des sons qui étaient des signes qui formaient des phrases (peut-être sans verbe), non pas des phrases comme les animaux les jettent, qui ne peuvent dire que le ici et maintenant comme des acteurs de théâtre, non : on reconnaît le langage à ce qu’il est capable de dire ce qui échappe au ici et maintenant, qu’il sait projeter ailleurs le désir en avant, ou le souvenir : et leur douleur. Le désir, c’est l’Australie, et la douleur c’est la mer qui les en sépare. Il faut des mots pour dire l’Australie et des mots pour conjurer la mer qui les en sépare : et les mots sont déjà la traversée de la mer pour rejoindre l’Australie, puisque la mer est un grand trou qu’il faut enjamber, qu’elle est peut-être sacrée pour cette raison même qu’elle est ce qui sépare le désir de l’Australie. Alors autour de ces hommes et dans leur gorge, s’inventent à mesure de ce désir d’ailleurs, la conjuration de la mer : et cette conjuration les hommes qui savent appellent cela le langage.

Cette conjuration de la mer s’inventent comme un outil ajusté à la branche qui va être coupée pour devenir un radeau : ce sont des ordres et des insultes et des demandes et des offrandes et des prières et des caresses pour qu’on aille plus vite et qu’on coupe mieux qu’on taille plus droit, qu’on ferme plus fort cette forêt pour qu’elle devienne un radeau solide, qu’il la faut plus solide parce que déjà on craint la mer sacrée qui est sacrée à cause de la crainte aussi. Mais ces hommes-là ont inventé le langage aussi pour chevaucher le sacré et leur crainte, et la traversée, peut-être, n’est qu’un prétexte à la chevauchée, à la conjuration du sacré, au renversement : ce qui deviendra sacré, ce sera eux, puisqu’ils auront vaincu la crainte et conjuré la folie.

Les mots articulés en phrases complexes sont lancés sur la forêt pour qu’elle devienne un radeau et sur les autres hommes pour qu’ils deviennent des bûcherons, un peu avant 60 000 before present : à cette échelle d’hommes laissés à l’air libre du temps, c’est très longtemps, c’est plusieurs vies d’hommes, plusieurs chutes de plusieurs royaumes d’ici bas, c’est des ancêtres pour eux aussi, mais enfin, à nos yeux et pour l’échelle qu’on lève pour mesurer le temps : c’est un peu avant.

Oui, nous disent les hommes qui savent, voilà comme on sait qu’ils parlaient, et quand : simplement à cause de la traversée vers l’Australie.

Je me demande s’il n’y avait pas eu la traversée vers l’Australie comment on aurait su. On aurait trouvé, sans doute, d’autres indices, la neige est partout sur les traces du coupable. Ou un cheveu sur le pas de la porte. Une main posée dans la poussière, tout est une trace de son passage.

Mais il m’importe que ce fût une traversée qui désigne à nous qui sommes de ce côté du temps le langage — et je me demande, rêvant peut-être, moi qui ne sais rien, si c’est pour les besoins de cette traversée qu’a été inventé le langage, que les mots furent trouvés seulement pour cette traversée et ces hommes. Je rêve à l’étonnement de ces hommes quand, de l’autre côté de la terre comme un soleil, arrivés sur le sable d’Australie qui n’était pas nommé, leur est resté dans la gorge et entre les mains un langage qui n’avait été conçu que pour la mer et la traversée ; et l’étonnement quand on s’aperçut qu’il pouvait aussi nommer la terre et le village qu’on creuserait ici et là.

Et dans nos gorges et dans nos mains à nous, je me demande quelles traces de la traversée vers l’Australie. Et si à chaque traversée il nous fallait inventer un langage, quelle traversée vers quelle Australie nous faudra-t-il inventer, nous autres qui cherchons notre Histoire ? Et si c’est la traversée qui fait surgir le besoin du langage, que faire d’un langage quand la traversée accomplie, s’est accomplie aussi le besoin de parler, et des ordres des prières des offrandes des insultes quand ils sont déliés de la construction d’un radeau, que reste-t-il ? Le souvenir de la traversée disparu, que reste-t-il de nous autres, qu’un langage de la terre inépuisable ?

Les hommes qui savent ignorent ce qui est le plus important : la raison pour laquelle, un matin, certains réveillés avant le soleil ont fait naître le désir en eux de l’Australie, et de la traversée.


arnaud maïsetti - 28 janvier 2014

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