Aubes | VII. (De quelle amertume)
3 mars 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le deuxième chapitre — où il est question du silence d’Anna dont je ne dirai rien puisqu’il appartient à Victor.


VII.

De quelle amertume

De quelle amertume muette témoignait son visage, je l’ignore aujourd’hui. Si on lui avait demandé — mais qui aurait osé ? — Anna n’aurait pas su où commencer, ni comment — et de toutes manières les choses qu’elle avait vues ne méritaient pas qu’on leur prêtât des mots qui laissent éclater leur suffisance, stérile et vaine. Victor la regardait comme on regarde quelqu’un dormir, quand l’instant d’après n’existe pas. Sa peau était différente d’avant la maladie, bien plus blanche, et plus froide — ses cheveux étaient maintenant courts, la nuque fine dégagée presque, la raie à gauche filante et précise dessinait la ligne de partage du visage, sa ligne de force puissante et silencieuse qui descendait jusqu’aux commissures des lèvres, l’espace de leur jonction invisible — et ses lèvres, c’est ce que Victor avait reconnu d’abord, nervures pâles déposées sur la blancheur du visage comme des blessures striées de rides, et immobiles, tendues vers le point où elles s’ouvrent et se séparent, les lèvres d’Anna portaient constamment l’imminence d’un sourire qui ne venait pas, comme d’un sourire en instance, mais gardant en lui, contre la neutralité froide des peintures, la prescience des paroles qui jamais ne se produisent dans le sourire : ses lèvres bordaient ce sourire, l’envisageaient puis l’écartaient en une seconde dès le silence établi. Le visage d’Anna creusé n’en était que plus blanc et plus puissant, davantage inexpressif qu’auparavant, mais non pas sans vie — au contraire, le vide apparaissait ici dans toute sa splendeur et dans toute sa souffrance, l’évidence de ce visage posait sur chaque chose, chaque être qu’il effleurait d’un regard, sa profonde et inquiétante retenue : sur toute chose et sur tout être s’établissait ce regard. Victor reconnaissait ce visage parce que jadis il lui avait appartenu et parce que désormais il faisait écho à la longue douleur d’attendre ; mais pour tous les autres, la reconnaissance s’imposait sans faille, dans son étrangeté même irréductible aux canons ou aux ressemblances. Pour ceux qui savaient encore voir, son visage irriguait les consciences, abattait d’une flèche et pour toujours les dérisoires efforts de l’oubli. Victor n’avait pas changé, il portait d’ailleurs le même manteau long qu’à l’époque où Berlin faisait descendre la fraîcheur de l’air sous un seuil intolérable, et les cheveux toujours si noirs répondaient comme autrefois et de la même nuance à ceux d’Anna. Sans se parler, ni se toucher, ils marchaient au milieu de l’indifférence des gens, de la ville qui apparaissait sous leurs pas dans la lumière de dimanche, lumière droite et verticale maintenant que midi sonnait aux horloges ; la lumière de ce midi faisait croire au retour de jours plus chauds, elle effondrait sur la ville ses lignes sèches qui soulevaient la poussière — le vent n’existait plus ici, et dans leur marche muette Victor et Anna reconnaissaient une dette que le vent honorait au silence. L’oubli autour d’eux voltigeait et rien d’autre que le présent pesant de tout son interminable poids maintenait la distance. D’un geste Victor orienta la marche vers le quartier sale et vide à cette heure de l’ancien port sur le fleuve, et en peu de temps, ils se retrouvèrent sur le petite place où tout à l’heure le hasard et la colère avaient mené Victor : les portes de l’église s’ouvraient sur le vide des bancs, la noirceur de la nef — la brume inutile des cendres parfumées formait un rideau transparent masquant mal l’austérité de l’autel sculpté dans une seule pièce de bois, les vitraux qui le surplombaient n’arrivaient même pas à refléter la pure lumière de la matinée, qui traversait difficilement la crasse bleutée du verre pour finir par s’écrouler sur le sol que de fausses dalles, irrégulières et poussiéreuses, achevaient d’absorber et de recouvrir. Quelques bougies immenses et tordues vacillaient de manière ridicule sur les parois humides des transepts. L’officiant achevait de mettre en place l’ordre que des siècles n’avaient pas jugé bon d’ébranler, mais simplement ignoré — et l’ignorance transpirait ce lieu comme nul autre. Les portes majestueuses et illisibles étaient donc grandes ouvertes désormais puisque tout était fini, mais presque personne n’était sorti, parce que presque personne n’était entré tout à l’heure — et le vide de l’église s’était montré au vide du parvis aussi inquiet qu’elle du sort des âmes ; sur les marches, Victor s’assit auprès Anna, et avec elle, prit le temps de respirer l’ombre recouvrant les trois quarts de la place. On n’entendait qu’à peine le murmure insignifiant de la foule au loin, tandis que le fleuve passait sous les colonnades des ponts.


arnaud maïsetti - 3 mars 2014

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