Aubes | VIII. (La gamine avait tout vu)
4 mars 2014




Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le deuxième chapitre — où il est question du regard fuyant d’un personnage qu’on appellera Claire, son appareil photo et de la place contrescarpe jusqu’à sa dérive près de la place où Anna et Victor avait trouvé refuge, peut-être.


VIII.

La gamine avait tout vu

La gamine avait tout vu derrière son objectif, mais n’avait pris aucune photo, elle attendait. Place de la Contrescarpe, extérieur jour grand ouvert en deux au-dessus de la journée. Sur la fontaine, des oiseaux sont posés, le système automatique de la pompe projette de l’eau à intervalle régulier, et à chaque fois les oiseaux prennent leur envol, puis sitôt le jet retombé, reviennent, et s’ébattent. Ce jeu dure depuis une heure maintenant, et sans doute ne va pas tarder à être interrompu. Beaucoup de monde aux terrasses des cafés, beaucoup trop. Le soleil est maintenant à la verticale du sol mais il est caché par un mince rideau de nuages sur le bord de se rompre. Les ombres cachées comme écrasées sous les pieds vont désormais pouvoir commencer à s’étendre. La gamine attend encore un peu. Elle attend encore le dernier instant pour prendre la photo de l’envol. Et puis c’est le moment : viser juste surtout. Ensemble, comme en un seul mouvement, les oiseaux traversent les rayons de la fontaine, dispersent dans un bruit de battements d’ailes, l’eau et la lumière, poussières d’or éclaboussées. La gamine avait tout vu et ne rata rien — elle prit une seule photo, sans chercher un angle particulier, une ouverture précise, elle appuya vite sur l’appareil et le bruit termina la matinée. Elle savait pourquoi elle avait voulu prendre cette photo. Autour d’elle, personne n’avait rien vu. Elle remit dans sa sacoche le petit appareil noir, et marcha vers les quais. Aucun événement ne justifie qu’on s’en souvienne — mais toujours le souvenir remplacera le fait, et l’intention recouvre l’image de toute sa pesanteur pour l’annuler. Dans un cadre, ce n’est pas la légende qui compte. Ce n’est jamais la légende. Autour du cadre bavardent les excuses au temps qu’il fait. Seulement l’instant compte. Square Langevin, Maud court, elle sait qu’elle arrivera en retard, mais qu’importe. Elle pense à de la lumière qu’on change en eau soudain. On lui demandera, si elle montre un jour cette photo, le pourquoi et le sens. Elle ne se souviendra pas. Pourquoi prendre des photos si c’est pour s’en souvenir ? Pourquoi prendre des photos si elles ne servent pas à repousser le souvenir ? On lui demandera bêtement pourquoi, et comment ; on lui demandera comme toujours pourquoi, avec le dédain de ceux qui savent, voient, se souviennent et qui pour chaque souvenir, ont encadré l’image témoin qui l’atteste, la légende d’un passé ainsi inoublié. Rue de Pontoise, Maud court et tourne main gauche vers le pont de Tournelle. Quai d’Orléans, elle se pose. Quand elle pense à une légende, c’est toujours des mots seuls, et si précis qu’ils vident chaque évidence, chaque vérité. Intérieur nuit, toujours, la nuit pour une image d’un intérieur où la nuit ne se voit pas ; la nuit ne s’établit que dehors, et à l’intérieur, le jour et la nuit dépendent de la lumière qu’on étale sur les murs, de l’intérieur. Non. Maud est sur un banc, elle prend son temps encore — le retard maintenant est si grand qu’aucune excuse ne pourrait le justifier de toute manière. L’extérieur jour ; grand jour si possible. Et dans le jour, coucher des aplats d’ombres, comme des plages de silence au milieu de la musique ; à la fin, au début. Plus tard, quand il s’agira de revoir la photo, il ne restera rien. Dans le cadre, l’image se dégagera peut-être un peu floue et trop blanche, d’un mouvement qui s’amorce et qui déjà est passé. La matinée dans laquelle ce mouvement jadis fut inscrit sera oublié, n’existera même jamais, et le lieu s’effacera, l’instant fut le témoin de sa disparition. Maud s’assoit face au soleil, et prend son souffle. Notre-Dame lui tourne fièrement le dos — mais elle ne la voit pas. Dans le ciel, le jour a basculé sur lui-même, et pris son élan pour venir s’abattre dans quelques heures sur la ville. Le vent se lève, et disperse tout — par terre, il roule des feuilles de papiers. Maud ramasse au hasard un journal de la veille, ou peut-être datant de bien plus loin. On annonce la fin des combats là-bas, derrière la mer — un jour historique, le début des recommencements sans nombre. La légende du siècle s’écrit automatiquement. Elle installe son éternité actuelle, sa publicité partout, sur toutes les terres de son empire. Le vent disperse encore le ciel au-dessus de la cathédrale d’où prennent leur envol cinq oiseaux qui disparaissent derrière les échafaudages de la tour Saint-Jacques. Le soleil amorce sa descente, il est au plus haut. Et pourtant, en levant les mains, Maud pourrait presque le toucher. Elle prend son appareil, et le tend, droit vers le soleil ; elle ferme les yeux pour ne pas les brûler ; sans réfléchir elle prend cette photo, elle ouvre les yeux ensuite, regarde l’eau passer sous le pont, emporter les feuilles charriées par le vent, les journaux du temps jadis, et les nouvelles du monde.


arnaud maïsetti - 4 mars 2014

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