Aubes | IX. (Au bout d’un temps)
5 mars 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le neuvième chapitre — où il est question d’une lettre qu’Anna avait adressée à Victor, qu’elle relit tout haut, lentement.


IX.


Au bout d’un temps

Au bout d’un temps détaché de tout compte, Victor se tourna vers Anna et lui dit d’une seule respiration la colère qui l’avait porté jusqu’à elle aujourd’hui, les froides et insaisissables colères de ces années passées sans elle, et sans même pouvoir l’attendre — non pas la croyant morte, mais la sachant réellement morte, oui ; ou sur le point de l’être et c’était pire : pourtant cette pensée ne remplaçait jamais la colère de ne pas te voir, même la pensée de te savoir étouffée sous tes respirations dans l’air empoisonné de Berlin ne remplaçait rien, car la colère dominait toujours, elle ne cessait pas de me remplir et de me porter, quand je me réveillais au milieu de l’après-midi, et que je n’avais pas dormi, mais étalé sur le sol, vautré dans tes derniers instants qui toujours ne s’échouaient que sur d’autres encore, tes instants dans mes rêves n’arrivaient pas à en finir avec toi — n’en finissaient pas d’arriver à bout de toi dans mes rêves — la fatigue immense allongée de tout son poids sur ma poitrine m’empêchait de reprendre la respiration que je lui avais laissée, et au fond de moi je sentais une autre douleur encore, celle de ne pas parvenir à me souvenir de la dernière image de toi — dès que je me saisissais d’une, une autre se dressait qui la chassait, et je ne sais plus la dernière fois que je t’ai vue, si devant l’hôtel où je t’ai laissée il y a dix ans — est-ce davantage ? —, je me suis retourné une dernière fois, ou si j’invente ta silhouette à ta fenêtre, si c’était même ta fenêtre, ou non — et est-ce un souvenir qui compte, une silhouette, me faut-il revenir plutôt à la dernière fois que j’ai vu ton visage, sur le pas de ta porte, mais baissais les yeux, et au moment de partir, je t’ai regardais et tu a tournés la tête pour fermer la porte : est-ce un souvenir qui compte si tu ne me regardais pas ? — alors, je remonte encore (est-ce un souvenir qui compte si nous ne sommes pas seuls ? Et quels derniers souvenirs si je ne vois que ton visage et pas ton corps ?), alors je ne sais plus rien, et j’ai passé ces années à faire le deuil d’une silhouette qui n’existait pas peut-être, d’un regard qui ne s’est pas croisé, d’un corps dépourvu de dernier souvenir, et cette course à travers Berlin sous la pluie qui tombait en morceaux gelés, je ne sais plus les dates, et s’il faisait nuit — je ne sais même pas comment j’ai fait pour rentrer le soir même, me diriger vers la gare, prendre un billet pour ici, et passer une nuit entière, et la moitié du jour — ou l’inverse — dans ce train, pour arriver à Paris au milieu du jour — ou à la fin de la nuit, je ne sais plus — et me traîner jusque chez moi, m’endormir à peine à ton souvenir et ne pas réussir à dormir, compter les coups sourds de la colère, les pensées que je perds à chacun de leur coup, et la fatigue qui n’arrive pas elle aussi à m’achever — tout cela je ne m’en souviens pas, le retour à la vie ici, et je me demande comment on fait pour oublier deux jours entiers, j’aimerais savoir où sont passés ces deux jours que je traque, inlassable, dans ma mémoire, parce que je sais que ce sont eux, plus que la silhouette imaginaire de Berlin, qui me tuent — et qui n’ont pas réussi à te tuer Anna, mais pourquoi es-tu encore là, et je presse mes doigts contre ta peau, et je dépose une marque bleue — elle me persuade que ce n’est pas qu’une histoire de fantômes, une histoire à dormir debout, ou allongé vautré sur tes derniers instants — raconte moi tes derniers instants et ceux d’après qui t’ont ramenée ici, dis-moi encore les instants passés contre les dernières secondes du temps, et pourquoi, dis-moi pourquoi tu n’as pas disparu derrière elles, et pourquoi je n’ai vécu que de cette disparition partout portée avec moi dans les rues de ma colère, des pensées interminables et des respirations. Anna leva son visage muet vers Victor et fit éteindre dans ses yeux tout inquiétude, et toute question. Elle vit dépasser de la poche intérieure de Victor la petite feuille jaune pâle qu’elle lui avait écrite et envoyée il y a une semaine pour le prévenir de son arrivée. Tendit la main vers cette lettre. Il sortit l’enveloppe et lui donna, si lentement. Anna baissa presque sans geste la tête et commença à lire tout haut les mots qu’elle lui avait écrits. Sa voix n’avait pas changé — revenait avec elle toute l’évidence étranglée du monde.


arnaud maïsetti - 5 mars 2014

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