Aubes | XIII. (Le théâtre est vide)
9 mars 2014




Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le treizième chapitre — où il est question de la solitude de L. dans le petit théâtre où elle chantera ce soir, et des voix intérieures qui viennent pour peupler cette solitude.


XIII.

Le théâtre est vide

Le théâtre est vide. Il paraît immense. Les lumières sont allumées, on peut voir chaque recoin de la salle, chaque détail écrasé par le vide. La chaleur étouffe. Il faut bien rentrer. L. traverse rapidement sans regarder, frôlant les sièges rabattus, les accoudoirs rouges ternis, la poussière qui recouvre tout. Elle se dirige vers la scène, vide aussi, tout le monde s’affaire en coulisse. Il y a seulement un tabouret posé au milieu, et le piano refermé dans un coin. L. ne s’occupe pas du bruit lointain des techniciens, elle voudrait respirer un peu, elle voudrait prendre le temps. Elle n’aime pas ce théâtre. Elle n’aime pas les théâtres. Mais il y a pire qu’un théâtre pour L. — il y a les théâtres vides. Vides, les théâtres paraissent encore plus inutiles. Vide, un théâtre est une grande machine endormie, un corps surpris nu et sans défense, un lieu sans fonction, rendu à sa stupide évidence — un espace posé là sans raison, n’ayant que son vide, sa beauté vide à afficher. L. respire un peu, prend le temps de s’habituer à cette violence qui s’impose, s’étale devant elle — ce soir elle n’aura le temps de rien. Elle voudrait fermer les yeux, mais c’est pire ; elle les sent, ces sièges vides qui la regardent et semblent attendre d’elle quelque chose qui puisse les réveiller, déchirerait le bruit cotonneux qui les enrobe, ces sièges vides qui la jugent. Quand elle chante, elle n’a pas cette vanité — elle ne chante pour personne, pour elle, à peine. Sûrement pas pour qu’on l’écoute. Elle n’a pas cette prétention. Elle n’a pas ce courage, cette lâcheté de s’abandonner au jugement des autres — chacun son affaire. Mais dans un théâtre vide, les choses ne sont pas aussi simples. C’est histoire de souffle à prendre, d’espace inutile étalé, et le vide ne cesse pas de marquer l’attente — trace d’une présence silencieuse et pesante à venir, trace de cette pesanteur muette en latence dans chaque recoin, dans chaque détail maintenant et pour une fois éclairé partout, sans pitié, un rouge qui tranche avec le noir des murs, tant est si bien qu’aux yeux de L., les murs se recouvrent de rouge, et les sièges se remplissent de noir — un noir plus visible, plus féroce, plus éclatant que le blanc du jour : un noir étouffant, irrespirable, latent. Et un rouge plus dangereux que tous les jugements du monde. L. attend, attend que le temps prenne son temps de s’établir, et d’établir avec lui l’habitude qui pourra seul lui permettre de supporter ce vide — de respirer à nouveau. A côté d’elle, dans les coulisses, sur scène maintenant, on monte les machines, on installe du matériel, aussi inutile que le reste, aussi vain que tout ce théâtre vide, on s’agite, tire des fils, pousse d’immenses caissons, on crie, on plaisante grassement. Elle essayait de fermer les yeux, et dans sa tête, elle voulait trouver un refuge ; c’était trop tôt, elle n’avait pas pris assez de temps pour s’habituer, et si elle commençait à parler, à organiser la soirée maintenant, ce serait insupportable, elle n’y arriverait pas. Alors, elle trouve un refuge. Intérieurement, elle fredonne sans effort des paroles qu’elle n’avait jamais apprise et qui lui reviennent ; une vieille chanson sans auteur, sans mélodie ou presque. Elle s’y accroche de toutes ses forces. To be late / Night and day / There is no fate / Twelve of May… Les choses trouvent leur place, leur rythme, le temps ralentit, et le vide se remplit peu à peu d’un autre vide, mais davantage reconnaissable, un vide blanc, intérieur, allié. Taste of death / Inside me / There is no faith / You know me. Un équilibre s’installe, elle continue de fermer les yeux, les fantômes s’éloignent, le bruit vide du théâtre trouve un espace où s’accrocher, où s’épaissir et devenir palpable. All over the distance / A shadow around you / Breaks silence / And commands me what I do. Cela devait venir de très loin, elle ne cherche pas à comprendre, les mots viennent les uns après les autres, seuls, sans souvenir, sans couleur. Ce n’est pas une chanson qu’elle invente. Ce n’est pas non plus une chanson qu’un jour elle avait dû apprendre, mais sans doute uniquement entendre, une fois, de la bouche de quelqu’un, une seule fois, et l’oubli avait permis à ce moment d’arriver, il revenait sous la forme de cette chanson. To be late / Night and day / There is no fate / Twelve of May. La chanson remplace le théâtre, elle occupe l’espace, étale le noir et le rouge pour en extraire la colère, la peur, la violence. La chanson remplit le vide, elle sauve. To be in town / And away / In the crowd / Miss the way. / Far from the land / Of pity / I regret the times and / My country. L. ferma les yeux une dernière fois sur le vide de ce théâtre immobile, et ne pensa plus à rien. En elle résonnaient les dernière phrases qui sortaient de nulle part, sans passé, sans histoire, sans rien qui les rattachaient à du sens. Une dernier souffle d’air et l’on serait complètement sauvée. All over the distance / A shadow around you / Breaks silence / And commands me what I do. Qu’est ce que tu chantes ? To be late / Night and day / There is no fate / Twelve of May. Pardon ? Je te demande ce que tu chantes, c’est pas mal. Ça vient d’où ? L. ne s’était pas rendu compte qu’elle s’était mise à chanter tout haut, pas très fort, juste un murmure qui psalmodiait la presque mélodie. Marco s’était approché d’elle, il avait entendu. Il avait posé la question tout en installant les micros, des enceintes pour le retour. Il n’attendait pas vraiment de réponse. L. se leva. Rien, rien. Marco enchaîna sur la possibilité d’avoir du monde ce soir, le bouche-à-oreille commençait à fonctionner, et il y avait quelques papiers dans la presse. La salle sera sans doute remplie. Très bien. Tant mieux. L. jeta un vague regard sur la petite salle de ce théâtre vide, inoffensif désormais.


arnaud maïsetti - 9 mars 2014

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