par où les déchirures du ciel
2 avril 2014





Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voix
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses

Cendrars, proses

Il n’y aurait rien à écrire de ces jours.

Dans les déchirures du ciel seulement, les déchirures de soi — je voudrais me confier, entièrement me confier à la déchirure (pour de l’autre côté des lambeaux endosser la plénitude d’un soir comme un vêtement) ; seulement la plénitude.

Rien (et rien ne s’écrira — puisque rien ne sera lu).

Je pense au dernier vers de la prose en vers adressée à Jehanne de France.

Rien à écrire, et même pas les cris des chiens, plutôt le silence du malheur à mille pas que mes pas éloignent.

Et au bruit que cela fait : la déchirure d’une lettre qu’on aurait commencé mille fois, qu’à la mille et unième on aurait regardé par la fenêtre le soir effondré aux pieds :

« la seule et vraie cruauté n’est pas celle d’un homme qui en blesse un autre […], la vraie et terrible cruauté est celle de l ’homme qui rend l’homme inachevé, qui l’interrompt comme des points de suspension au milieu d’une phrase, qui se détourne de lui après l’avoir regardé, qui fait de l’homme une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu’on a commencée et qu’on froisse brutalement juste après avoir écrit la date. »

Koltès, Dans la solitude…

À cet instant : Only the wind d’O. Arnalds bat aux rideaux invisibles de la chambre — en partage de quelle blessure secrète ?

Ce qu’il faudrait, c’est renoncer à faire de l’écriture le nom de la déchirure, pour tâcher de l’habiter comme mouvement capable de la traverser, je le sais bien, je l’ai appris : entre les mots et les choses, une porte battante (ouverte comme des lèvres — y poser les miennes), ce qui passe passe, je suis en travers, le reçois.

Il n’y aura rien à écrire ; j’apprends davantage ce pendant à regarder la terre rouler sur elle-même, désirant de toutes mes forces être parmi ceux qui marchant sur elle la font rouler pour approcher du jour et de la nuit où la nuit trouvera l’équilibre par le jour.

Vendredi soir, une lecture publique, cela faisait si longtemps : une heure comme sauter dans le vide qu’en soi-même j’aurai ménagé, un vide suffisamment grand pour tout y loger : la blessure politique, et l’appartenance, et le désir de recommencer l’histoire, celui de marcher, tenir le pas gagné, le partage de quel chemin : la déchirure — et poser sa voix sur cela, simplement, avec toute la simplicité qui me reste, poser ma voix comme un corps sur le sol dans une forêt où la lumière parfois passe découpée entre les branches. Poser ma voix et tenir le corps droit et debout pour se délivrer aussi du temps passé à avoir écrit cela, approcher aussi les secrets, tout confier à l’illisible pour qu’il devienne lumineux sans que j’y ai ma part. Le tu soit la lumière du dit.

Je suis la propre distance qui me sépare du ciel et de la ville, l’intermédiaire des mondes ; je suis l’espace de respiration qui nomme la déchirure, et la reliance des territoires déchirées, désirées ; je suis l’intervalle du désir et de sa déchirure ; je suis à cet instant capable de dire cela ; je suis là, qui frappe sur les touches des mots illisibles qui ne seront pas lus à cause du vent et de ce que le vent exige pour qu’on lui appartienne.


arnaud maïsetti - 2 avril 2014

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