aller, retour
2 mai 2014



ce rêve — il y a cinq ans maintenant —, si présent encore et souvent, j’y pense : qu’à force de me réveiller, aller et retour dans le sommeil et la vie, j’ai pris peur de ne plus savoir si c’est dans le sommeil où le réel que j’étais, et j’ai dessiné un R sur mon poignet — puis je me levais, et j’avais ce R au poignet, mais soudain je ne me souvenais plus si le R voulait dire Réalité ou Rêve, et je me suis effondré sur le lit en espérant me lever le poignet nu, peut-être, et désirant l’inverse.


ces derniers jours, dix fois le train (j’exagère à peine), dans un sens et dans un autre des villes, paris, toulouse, aix, marseille, chaque fois pour repartir, chaque fois pour revenir — et dans les allers, les retours, les mêmes images au dehors, sur la vitre un peu de mon reflet que je traverse pour voir ce qui passe et ne cesse pas : de la terre que je ne ferai que longer ; ici, on construisait un pont, et j’aurais voulu savoir comment — à l’instant même, nous étions sur un pont, et toute cette route, ai-je pensé, n’est qu’un immense pont plus ou moins levé sur la terre, et la route elle-même est un pont, et la terre on ne la touche jamais.

au passage d’Angoulême, je prends en image la ville d’Angoulême — une vieille promesse à Balzac et aux temps, je sais où la route tourne, où sous dix secondes on passe dans ce tunnel et où on débouche, mais un bosquet gène la vue, il faut attendre : Angoulême, on la voit le mieux lorsqu’on s’en éloigne le plus : je n’ai jamais pu prendre une image correcte d’Angoulême, preuve qu’Angoulême existe aussi — ou plutôt : au passage d’Angoulême, je n’aurais toujours pris que mon passage, Angoulême est le nom que j’aurais toujours donné à cette vitesse des villes invisibles ; d’ailleurs, je ne suis jamais allé à Angoulême.

sur le trajet, combien de solitudes — qu’en passant on jette un regard sans pensée réalise en soi l’image même de la mort : dans le vacarme des trains, l’apaisement de la poussière qui repose, et les noms et les dates là-bas sont la seule chose sur terre d’immobiles.

sur le trajet, combien davantage de multitudes.


vers Bordeaux la majesté des ponts qui nous enjambent : du pont exact qui enjambe nos passages — pour une seconde, adopter le point de vue du fleuve, faut-il qu’il m’en souvienne.

dans Bordeaux, la ville des toits de la pierre et du fleuve noir, et de la lumière sur tout cela qui se couche comme un enfant.

Agen, j’y aurais vécu trois minutes — le temps de regarder le ciel et de le voir comme ces arbres levés tous près de moi : toute ma vie à Agen aura été cette image dont je ne me souviens déjà plus.

Personne ne saura jamais qui du canal ou du train longe l’autre ; et quand j’essaie de m’en saisir, c’est la lettre R que j’attrape au vol : mais comment savoir si je rêve ou si dans le réel je me débats, si ce sont des ruines ou des reliques ; comment savoir ? ce que je sais : j’ai longé ces arbres comme je les avais longé avant, dans le même amour des reflets et du vent peut-être.

sur le poignet, aucune lettre ; des bracelets dans une langue inconnue, que je regarde inventant chaque mot de pur désir.

et à l’écran sur toutes ces heures ensemble, le visage de John Locke jusqu’à épuisement de l’ordinateur, ensuite des livres jusqu’à mon propre épuisement — le train est toujours une manière en dehors et en dedans qui fait aller, l’illusoire sentiment du voyage puisque je ne vais nulle part, surtout l’entre deux ; rejoindre. Les saisons de Lost redoublent l’impression de l’errance hors du temps mais sur laquelle le temps a prise absolument : les horaires, les durées, les lieux sont l’horizon permanent de cette réalité, que leur répétition dilue. Alors, Lost garde l’empreinte de ces trajets : et sur l’île où les saisons s’enchaînent, où les pluies tombe immédiatement de plomb, où les corps meurent sans fin et renaissent, je suis dans cette fable non pas celui qui la regarde, mais qui à distance du temps (série que tout le monde a vu il y a des années, et que je découvre) celui qui est la distance même du temps, et l’instrument de mesure de la perdition, de cette perte qui s’effectue en moi, quand le temps vide passe et que je le remplis de cette fable dérisoire dans ce qu’elle raconte, essentielle dans ce qu’elle évoque.

Train de nuit — mais sans couchette ; siège incliné à quarante cinq degrés, impossible donc d’être assis, et impossible de dormir : le progrès repousse les possibles décidément. Dans ce train, lumière faible : impossible de voir quelque chose (le numéro de sa place), mais impossible de fermer l’œil aussi, tant elle est diffuse et continue. Alors, sommeil innombrable, je me réveille toutes les heures, davantage ; j’imagine les marins, leurs quarts de quart d’heure, les moments de veille qui mordent sur le rêve, et les rêves qui sont l’autre manière de voir dans la nuit les formes qu’on devine dehors, les villes.

Limoges Bénédictins — est le milieu du monde, de la nuit, du rêve et de la veille, je me saisis de mon téléphone pour en saisir une trace : la trace est floue comme tout ce qui demeure entre nous et les choses dans ces heures de fatigue ; les forces qui nous restent sont pour l’effondrement. Aller et retour, sans savoir si ce train est aller ou retour, peu importe finalement — ô villes qui s’arrêtent au bord des trains ; compte seulement là où on va et rejoint, ce qu’on rejoint et en nous, les foyers de l’instant où s’allonger parce que la maison qu’on habite ne dépend pas des murs autour, mais des forces qu’on y a assemblées, des désirs où puiser le désir, et la simplicité d’être là.

arnaud maïsetti - 2 mai 2014

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