Angkor, Cambodia #1 | visages des vivants et des morts
16 janvier 2015



Presque un an après le retour d’Angkor. Il fallait bien ce projet fascinant de l’ami Jérémy Liron sur le visage des morts pour que je retrouve ces images, et en dépose quelques-unes ici (ferai le tri ensuite, déposerais à distance d’autres, peut-être).

Le Cambodge, Siam Reap, la ville aménagée seulement pour servir de seuil (et aujourd’hui, pour occuper les touristes le soir) : les temples d’Angkor disparus des siècles dans la jungle, les mots de Claudel pour dire l’étouffement, et avant lui, ceux de Pierre Loti, pour l’envoûtement, le charme empoisonnée d’une civilisation d’autant plus disparue qu’elle nous a laissé cela, des visages et leurs regards portés sur nous. Et qu’à distance du temps, on est lié aux morts par ces regards : la pierre qui aurait figé non pas seulement le passé, mais l’avenir dans lequel nous sommes pris, et que les anciens nous contemplaient autrefois déjà, par ces regards.

La jungle tient certains temples droits, les arbres poussés au milieu et dans la pierre, et si on arrache l’arbre, la pierre tombe, alors on laisse l’arbre et autour ce qui pousse et recouvre le temple. L’image même de la fatalité. Les villes de millions d’habitants qui s’étendaient ici : de la jungle. Bien sûr qu’on pense à Manhattan, à Paris, et à la jungle bientôt sur elles. Bien sûr qu’on pense aux bruits d’un arbre qui pousse au milieu de ruines qui sont notre Histoire.

Ici, quelques images de visages qui sont l’énigme même d’un temps qui ne relèvera jamais d’aucun temps. Sur les façades de nos cathédrales, on avait bien disposé des statues, des corps levés de la pierre : têtes qu’à la Révolution on tranchait aussi bien que sur l’échafaud, et si vous en voyez encore, des têtes sur les épaules des statues, c’est qu’elles sont récentes. Mais à Angkor, c’est le mur lui-même qui est un visage, la colonne entière, qui est fait d’un visage, le bâtiment creusé comme visage. Et les regards sculptés, tournés au dehors des rites magiques qu’au dedans du ventre de ces temples grands comme des villes on accomplissait pour faire se lever le jour, creusent en soi.

Reste qu’on pose les mains sur des pierres qui regardent en nous ce que nous ignorons, de notre mort et de la vie passée qui nous traverse.

Images du 3 mars 2014 — le fichier indique qu’elles ont été prises entre 2h et 5h du matin (heure de Paris, sans doute). À Angkor Thom ce premier jour d’où sont ces images, je garde souvenir de la chaleur de l’aube, la poussière dans le vent brûlant, et tandis qu’il faisait nuit sur Paris, l’épaisseur du jour ici.


























































arnaud maïsetti - 16 janvier 2015

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