Bernard-Marie Koltès | 15 avril, et peut-être l’éternité
15 avril 2019



image : sur la pierre, seulement le nom, et les dates

note du 15 avril 2019

On est trente ans après. Presque une vie d’homme : une vie d’homme et de femme, presque, avec ses amours et ses peines, ses amours définitives et perdues, ses échecs et ses réussites qui font hausser les épaules sur ce que veut dire réussir, et échouer : toute une vie déjà, avec les cicatrices sur la jambe et sur la peau déjà les marques au bord des yeux, les leçons apprises et perdues, le corps sur son corps qui porte déjà la beauté de ce qui a eu lieu au nom de ce qui va avoir lieu. On est trente ans après la mort, et de ce côté de l’histoire où on pourrait se dire appartenir au même monde.

À Metz il y a quelques jours, je marchais au hasard. Dans cette bonne ville de Metz qui est un désert, il faisait presque beau. La vie pouvait être possible, ici, à travers les vitraux de Chagall et la couleur de la pierre, les reflets de la Moselle et de la Seille. Je marchais, c’était le hasard. On m’avait pourtant raconté, la veille, cette histoire : que certains défenseur de la Mémoire de l’Auteur avait demandé à la ville qu’on nomme une rue à son nom, si ce n’est un boulevard, une avenue. Un adjoint influent avait eu cette réponse : « on fera mieux que cela ! »

C’est vers le nord, justement en franchissant la Moselle, et je ne sais pas si on est sur une île, ou sur un bras mort. Désormais, quand on marche dans Metz, dans ce fragment vert que la Moselle encercle, on tombe ainsi par hasard sur ce jardin. Un arbre y est planté au milieu, et c’est peut-être l’arbre de la Nuit Triste de Mann, ou le rejeton de cette plante bâtarde et inconnue que regarde infiniment pousser la Cocotte dans la terre fécondée par la pluie chargée des cendres de Nécata.

C’est le jardin « Bernard-Marie Koltès », trente ans après sa mort, sur lequel on peut s’allonger à la recherche de l’ombre.


note du 15 avril 2018

On est donc vingt-neuf ans après le 15 avril où quarante-et-un ans devinrent pour toujours l’âge d’une vie, et soixante-dix ans après le premier cri : toutes ces dates donnent le vertige, et ne disent finalement rien de ce dont pourrait témoigner une vie – la vie elle-même.


« On entend des sirènes de bateaux sur le fleuve.
Tony s’approche lentement de la portière ouverte ; s’appuie à celle-ci, regarde E.E. avec un petit sourire.
E.E. a des larmes dans les yeux ; il est couvert de sueur.

E.E. – Ils sont tous morts. Bruce Lee est mort ; Bob Marley est mort. Qu’est-ce qu’on fout là ? » [1]


note du 15 avril 2016

(27 ans plus tard, c’est presque une vie)


Bernard-Marie Koltès, 9 avril 1948 - 15 avril 1989

C’est pourquoi ne voulant parler d’Ali, je ne parlerai donc plus de rien, laissant la parole aux chroniqueurs des apparences et de l’éphémère, sachant de toute évidence que ce Mann, et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même, oubliés au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavé battu par la pluie, ni même sur un bout de papier porté par le vent ; tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches, dans le bruissement des vagues sur les falaises, dans le silence glacial du vide avant la création et dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être l’éternité .

[/Prologue, fin du roman inachevé/]


arnaud maïsetti - 15 avril 2019

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arnaud maïsetti | carnets




[1Bernard-Marie Koltès, Nickel Stuff

par le milieu

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