Rimbaud | vies imaginaires – #Voyelles. L’école, la gloire et l’ennui
21 août 2016


Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.
Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.
Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort.

Se perdre dans
— le sommaire des textes
— le prologue du récit
— le premier chapitre : délires, suites et fin
— le deuxième chapitre : naissances, au nom du père
— le troisième chapitre : enfances, légendes d’Ardennes
— le quatrième chapitre : Roche, terre d’ancêtres
— et mes autres rêves autour de Rimbaud

Ici le cinquième chapitre

Voyelles
L’École, la Gloire, l’Ennui


On l’appelle par son nom. La chaleur est insupportable dans la salle communale pleine d’enfants faussement sages habillés comme un dimanche. C’est samedi. Le sept août mille huit cent soixante-neuf tombe cette année sur Charleville lentement un samedi.

On l’appelle par son nom et il avance, lentement aussi, dans ses vêtements trop courts que la Mère lui reprise incessamment ; il avance vers l’estrade où on l’attend, où on l’appelle. Il n’a pas un regard vers elle, cette Mère qui le dévore des yeux.

On l’appelle par son nom infiniment. Sur l’estrade, les vieillards aux redingotes cirés n’ont que son nom à la bouche et des livres pleins les bras qui finiront tous entre les siens.

Premier prix de vers latins : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix de version latine : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix de version grecque : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix d’histoire et de géographie : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix de narration latine : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix de récitation : Jean Nicolas Arthur Rimbaud ; Premier prix d’enseignement religieux : Jean Nicolas Arthur Rimbaud. Prix d’excellence : est-ce qu’on a pris la peine de prononcer son nom cette fois, Jean Nicolas Arthur Rimbaud de nouveau se lève et s’avance, et lentement dans ses vêtements trop courts va chercher son prix et les livres en récompense, et la poignée de mains qu’un vieillard là-haut lui tend déjà.

Il n’a pas quinze ans. Cette année de seconde s’est passée dans l’ennui continuel du collège : chaque jour tendue vers la chaleur d’août où il viendrait, c’est sûr, avançant lentement vers l’estrade, chercher les prix. Et toute cette année a rejoué les années précédentes.

À 7 ans, première année sur les bancs, il avait reçu trois prix et trois nominations, et son nom imprimé une première fois dans le courrier des Ardennes : la Neuvième le célébrait déjà.

La Huitième le fera davantage : cinq prix, sept nominations, à huit ans le Prix d’Honneur des classes inférieures : puis son nom imprimé de nouveau dans le Courrier des Ardennes.

La Septième avait passé inexplicablement sans prix.

La Sixième aussi : mais cette année, l’enfant avait changé d’école – Mère aura été effrayée par l’épidémie de vérole qui sévissait dans la pension Rossat, 11 rue de l’Arquebuse – édifice aujourd’hui rasé.

La Cinquième le voit triompher au collège communal de Charleville – Place de l’Agriculture, aujourd’hui Place Félix  : Premier Prix de récitation classique et en vers latin, et un cinquième accessit de langue française.

La Quatrième le couronne avec indécence : tous les premiers prix ou presque sont à lui – enseignement religieux, vers latins, histoire et géographie, langue française, récitation – et il reçoit un cinquième accessit d’allemand.

La Troisième idem.

Enfin, la Seconde parachève son œuvre.

*

L’école est le contraire de Roche, un miroir en lequel la terre se voit et s’abime. Dans les salles aux fenêtres étroites et hautes, on ne voit que le ciel, et encore ; de là, il paraît si loin. Les bras croisés sur le pupitre de bois et d’encre, il faut répéter haut et fort ce que dit le Maître. Juché sur son estrade, derrière son bureau, il fait tournoyer une longue règle qui ne sert qu’à scander la mesure. Il faut retenir plutôt que comprendre, et réécrire, et reprendre. La mémoire est tout, et seule. Quand on demande de composer, il faut redire ce qu’on a lu et appris, il faut recracher ce qu’on a avalé.

Le savoir est dans l’air et la musique qui traverse les mots : il est dans le rythme qui sépare les sons, et le secret de la langue réside quelque part dans la scansion et la reprise, la répétition et ses variations infimes.

L’enfant immédiatement s’était reconnu maître dans l’art de retenir et de recracher.

Retenir et recracher était devenu sa seconde nature. Vite, et toutes ces années d’enfance, personne ne le surpassa pour retenir et recracher.

Sans rival, il dominait la classe, la ville, l’Académie bientôt. Ses devoirs de fin d’année, ses Maîtres les envoyaient parfois au Bulletin officiel de l’Académie de Douai ; gloire suprême, on les voyait imprimer.

On lui promet déjà le plus puissant des destins : la Normale, oui, Major de promotion, qui sait.

*

En classe, lui garde le silence sauf pour hurler avec tous les déclinaisons ou les sept péchés capitaux : le silence est comme la clé qui ferme à double tour le ciel de Roche sur l’ennui prodigieux des après-midis hurlés de l’ablatif absolu et des rois francs. Devant le terrible Père François Perrette – que tous en Quatrième appellent Père Bos, à cause de sa façon idiote d’insister sur les accusatifs pluriel, dominosse, servosse –, il ne dit rien, et son silence semble une morgue insupportable.

Un soir, le Père Bos lance au Principal Desdouet ce mot : cet enfant sera le génie du bien ou du mal. Le mot est-il vrai ? Il est resté. Le Principal Desdouet couve de ses yeux la pépite et le laisse en paix. Sur lui repose tous les espoirs ; le bien et le mal peuvent attendre.

En Troisième, Desdouet décide de le confier entre les mains d’un professeur particulier pour renforcer encore le génie. Le Père Aristide lui fera apprendre les vers de Boileau et de Virgile. Il avale et recrache. Est-ce lire, est-ce écrire ? C’est pour l’heure de longues heures penchés sur le pupitre et les doigts noirs d’encre, cracher, cracher encore ce qu’on a avalé.

*

Garde le silence comme un autre secret aussi.

*

Vers la fin de l’année de Troisième, en cachette, il écrit : non, ce n’est pas vraiment écrire ce geste de former des lettres sur la page. C’est redire, c’est trouver dans l’air les sons qui recommencent les sons appris et forment cette musique étrange et pénétrante de la répétition produite par soi-même.

Au printemps donc, il compose.

Le 7 mai 1868, le Prince impérial reçoit l’Eucharistie dans la Chapelle des Tuileries. L’occasion était trop belle. Le jeune Prince a 12 ans, lui, en a 14. Il écrit des longues phrases, en latin dans le texte, pour le Prince, sa Gloire – afin qu’elle rejaillisse sur le poète : vieux geste que l’élève sait par cœur parce qu’il l’a lu, et parce qu’il l’a avalé, et qu’il recrache en soixante hexamètres qu’il voudrait impeccables.

Il fait le détour seul vers la poste, et paie seul le prix qu’il faut pour l’envoyer, Palais des Tuileries, auprès de Son Altesse le Prince Impérial. Sa tâche faite, il court rejoindre le collège communal, son pupitre où sauf pour hurler avec les autres les noms des affluents de la Meuse ou les propriétés de l’âme, il garde le silence et le secret.

Quelque jour plus tard, une lettre à son nom lui est adressé par le Précepteur du Prince. Il ouvre sans doute sous les yeux de la mère et ses regards furieux. La réponse lui fait honte. On le remercie de sa composition touchante, et on lui pardonne de bon cœur les vers faux qui s’y trouvent. L’enfant n’avait pas fait relire son texte.

L’affaire fut connue, on se moqua de lui, qui avait voulu la gloire et ne récolta que des corrections.

Reste dans cette première communion fracassée sur l’autel de l’ambition, l’audace d’avoir voulu oser entrer dans la chapelle du Prince : l’âme pas encore pourrie et pas assez désolée peut-être, et des crachats avalés.

L’enfant se vengera.

*

Quand il monte ce sept août mille huit cent soixante-neuf à l’appel de son nom répété jusqu’au vertige, il tient peut-être une part de sa vengeance ; sa part d’enfance la plus terrible : sous les yeux de ceux qui dans la cour et dans les rues le moquent pour son mutisme et ses vêtements trop courts, pour l’insolence de sa réussite en espérant qu’il tombe, lui marche et va chercher des livres qu’il lira jusqu’à plus soif dans le seul but d’avaler la folie de pouvoir les recracher, encore et encore.

Ce sept août mille huit cent soixante-neuf, il a quatorze ans sur tout cela, sur les livres dont on le couvre, sur la haine et la jalousie dont il jouit, la fierté d’une mère rachetée de son deuil mensonger dans les regards des autres mères. Il a quatorze ans sur sa vie entière qui est la réussite même, exemplaire, du savoir. Il a quatorze ans et sait tout de ce qu’on lui demande de savoir : il a quatorze ans sur son enfance aussi qui s’achève ce jour-là sous l’accablement des livres.

C’est sur ces quatorze ans là aussi qu’il faudra bien, un jour, cracher.

À l’institut Rossat [1]

arnaud maïsetti - 21 août 2016

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[1Premier rang, troisième à partir de la gauche, Arthur est l’enfant qui fait la gueule.

par le milieu

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