Michel Butor | « Du pain sur la planche pour bien plus de cent ans »
24 août 2016


Michel Butor, 1926-2016

La disparition de Michel Butor est une douleur autant qu’un appel. Dans les journaux, cette phrase, Michel Butor est mort, est souvent suivi d’autres sans rapport aucun avec l’œuvre : on y parle sans doute de Nouveau Roman, et d’une œuvre réduite à quelques textes, voire un seul. C’est la tâche des journaux : d’écrire la nécrologie des vivants, et de réduire la terre en poussière de poussière. Tâche à ceux qui lisent encore ces journaux d’ajouter un nom aux noms qu’ils oublieront demain.

Pour quelques uns d’entre nous, Michel Butor était l’incitation même : son écriture ne relevait d’aucun genre, mais non pas d’aucune forme ; sa langue fouillait dans le langage la force de ne pas s’en tenir là. C’était justement le roman qu’il traversait ; et la poésie qu’il frappait : et dans les arts qu’il approchait si densément, se jouait dans chaque texte comme le geste de la foudre qui ne peut s’abattre qu’une fois et le sens d’un dépôt qui finit par lever pierres après pierres un paysage plutôt qu’un bâtiment.

Butor n’aura pas traversé cette vie pour l’écrire : mais a fait de l’écriture l’exploration d’une vie. C’est le contraire : et c’est leçon précieuse. Pour ceux qui – par exemple – ont marché dans Angkor en pleine chaleur et lumière, ses pages sur la pluie qui tombe sur ces ruines sont un miracle qui sauve.

Quand on a vingt ans, on dispose de peu d’armes. Parmi celles-ci (en plus de l’arrogance et de l’amour), on possédait une phrase de Butor : "du pain sur la planche pour cent ans". On partage cette phrase avec l’ami qui, comme soi-même, est engagé dans cette vie d’écriture. L’ami possède aussi ces œuvres de Butor sous cadres : séries délirantes et précises, sur couleurs et formes – parce que Butor savait l’art de peindre autant que d’écrire : Butor savait l’art des langages qui prennent aux formes et aux images leurs forces. On parle des heures sous ces toiles, et avec ces phrases. Ce soir, pensées à nos vingt ans : à ce qu’ils deviennent.

Pensées aux cent ans à venir. Ou aux cent ans qui restent, parce qu’après soir comme ce soir-là, après la pensée du deuil, il faudra rebattre le fer, en découdre encore.

Au lieu d’une page de la Modification qu’on nous servira inévitablement [1] , relire donc plutôt cette lettre à Madeleine Santschi. Au nom des cent ans, et de la marée qu’on ne cessera pas d’affronter.




arnaud maïsetti - 24 août 2016

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arnaud maïsetti | carnets




[1Le soir de sa mort, le communiqué d’occasion rédigée par le (Cabinet du) Ministre de la Culture, Madame Azoulay, aura malgré tout l’audace de l’intituler La consolidation. On n’est pas à une insulte près (en fait : si).

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