un monde par défaut
10 mai 2017



Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse les sables des déserts jusqu’à ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le néant.

Lautréamont, Chants de Maldoror (Chant V)


Gregory Allan Isakov, Dandelion Wine (« This Empty Northern Hemisphere », 2009)


C’est un monde par défaut : sûr de sa loi, de sa force, celle du nombre, sûr de sa sûreté, de sa présence parmi nous, il est partout autour de nous et pourtant, rien que cette pensée, muette : ce monde est par défaut. Il faudrait résister pourtant aux tristesses et aux colères, aux impuissances qui incitent à rêver d’autres mondes : il n’y a pas d’autres mondes que celui-ci, qui se dresse par défaut où qu’on aille, où qu’on cherche à le repousser.

Provoquer l’époque comme un adversaire – « étonner la catastrophe » : est-ce qu’on en est là, encore ? Déjà ? On est de l’autre côté des décisions qui fabriquent, dit-on, le tissu des choses communes, et on sait pourtant, chacun, intérieurement, que c’est par défaut que cet autre côté a basculé, que rien n’a basculé que ce défaut de monde qui demeure, là, en nous.

Un monde de moins : c’est ce monde-ci, cette époque là où nous sommes et dont nous nous rappellerons dans vingt-ans. Nous aurons oublié les détails, l’aspect de nos corps, qu’il pleuvait sous un ciel bleu ce dix mai, nous aurons tout oublié jusqu’au nom des jours, mais pas que ce monde était au milieu de nous comme par défaut : et qu’il était issu de notre volonté souveraine.

Noter dans ce journal : l’expression par défaut, Littré la consigne deux fois, d’abord comme terme d’anatomie :

Monstruosité par défaut, monstruosité causée par l’absence de quelque partie.

puis comme terme de procédure :

Jugement par défaut, décision rendue contre une partie non comparante ou n’ayant personne qui comparaisse pour elle.

Ce corps monstre qui s’est abattu sur nous, comme un jugement : comment s’en arracher ? Ou se soulever dessous lui et le porter sur d’autres jours, sur d’autres nuits ?

Image : comme à la croisée d’un chemin.


arnaud maïsetti - 10 mai 2017

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