enjambe le ciel
8 octobre 2019



Tout là-haut. Tout là-haut. / Ciel bleu. Terre grise. / Pour les vivants, point de surprise. /
Le monde sera toujours ce qu’il est, / Comme le chien et comme le chat, / Comme l’autruche et le chameau, / Comme l’aube et le crépuscule / Et comme le rêve de ce bel été / Qui recule.

Edmond Jabès


And I’m taking pictures of you with flowers on the wall

Cette fois, ce n’est pas une image sur laquelle je trébuche. C’est, en me perdant quelque part, ici et ailleurs, surtout ailleurs, la réalité inaccessible des choses qui porte avec elle l’image insensée qui n’a pas d’autre vérité que sa brutalité. Alors, je trébuche.

Tout le jour, je n’ai fait qu’aller vers elle, l’image enfoncée dans la matière de cette vie, de ces jours. La nuit aussi. Ce matin, par exemple, la douleur à l’épaule : comme si j’avais pendant des heures tiré sur une corde insomniaque. Je me réveille sans souvenir d’aucun rêve, mais avec la douleur comme le signe que j’ai traversé les épreuves, la nuit, et que j’en ai payé le prix : la nuit est finalement un jour comme un autre.

À midi, la piqûre dans le bras pour soigner les poumons : c’est incompréhensible, presque stupide. Mais j’ai foi en la science (ce n’est pas ma seule faiblesse). Il paraît que mon corps se bat contre lui-même, et il faut lui apprendre à céder ; la piqûre aussi est une image de ces jours.

Au détour du chemin, ce chemin qui allait d’un arbre à l’autre, par le ciel.

Le chemin n’allait dans aucune direction — seulement d’un arbre à l’autre, sous le soir, il allait ; je trébuchais sur l’évidence aussi, qui disait : le chemin ne mène que vers la chute, la verticale des choses sur quoi je me heurtais portait la leçon et dignement. Moi, dans ces semaines, la fatigue me tenait éveillé, et la certitude d’aller — et je me trompais ; qu’il fallait regarder mon ombre et mes pas la piétiner, c’était finalement ce qu’il fallait comprendre ?

L’acrobranche était vide, comme le ciel ; seule la mer est pleine d’oiseaux morts.

Je trébuchais donc. L’image que je prenais à bout de bras de toute cette vie n’était pas une image ; il n’y a pas d’allégorie dans la lumière de dix-huit heures, seulement du retard, des pages à écrire (ce matin, dix sur les vingt ans de Saint-Just, et je me suis arrêté en juin quatre-vingt neuf, tout va bientôt commencer), d’autres épuisements qui n’épuiseront jamais rien. Il y a du silence au milieu de tout cela ; à la lisière des jours, la nuit s’est effacée — tous ces mots qu’on n’écrit pas, ces pensées perdues qui se déposent, s’adressent au silence silencieusement, à la peine.

Les insectes résistent, on ne leur a pas dit que c’était l’automne. Il y a une leçon politique à observer évidemment ; érotique aussi : surtout ? Le matelas a pris la forme de mon corps et je m’apprête cette nuit encore à livrer des combats avec l’épaule qui me reste, dans l’oubli à venir.

J’ai trébuché sur le sol, le chemin là-haut continuait sa route dans la lumière qui tombait.


arnaud maïsetti - 8 octobre 2019

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