Portrait et entretien | ebouquin.fr
19 novembre 2010




Note du 19 novembre : Je reprends ici l’intégralité de l’entretien paru le 22 septembre sur ebouquin — le site ayant (provisoirement ?) perdu l’intégralité de leurs données suite à certaines "attaques".
L’occasion ici de leur souhaiter de récupérer leurs données et de reprendre leur travail essentiel de veille sur tout ce qui concerne la lecture numérique. Depuis plus d’un an, c’est un espace fécond de guet, de médiation, de défrichage des nouveaux usages : si précieux, donc.
On peut les soutenir pour la remise en chantier de leur site ; signe aussi d’encouragement et de soutien : "ebouquin en petits octets : venez nous soutenir"


Le site d’information sur l’actualité de la lecture numérique — ebouquin.fr — propose une série de portraits depuis le début du mois — après Astrid Monet de NumérikLivre, les rédacteurs de Ebouquin m’interrogent sur mon parcours, ma pratique, mes projets.

L’entretien est à lire ici — merci à Clément et Alexis pour l’accueil !…

C’est l’occasion surtout de proposer mon texte Anticipations, publié par Publie.net dans une nouvelle mise en page — six fictions brèves, dont une inédite, autour de la question du livre, de l’écriture, de l’écrit.

Le texte est offert pendant dix jours : et on prépare une quatrième version augmentée de vingt autres fictions pour janvier. L’occasion de réfléchir à une autre mise en page — disponible notamment sur ipad. Et sans doute de modifier en profondeur son architecture.


Interview

eBouquin : A 27 ans, tu as déjà publié quatre ouvrages. D’où te vient ce goût / cette passion pour l’écriture ? la littérature ?

Arnaud : Difficile de répondre à cette question en ces termes – la littérature (ou l’écriture) ne proviennent à mon sens ni d’un goût ou ni d’une passion, mais fondent plus simplement et plus profondément une manière d’établir un rapport au monde qui engage tout le reste : pour mieux vivre, disait Saint-John Perse. Je dirais aussi que l’écriture est pour moi indissociablement liée à la découverte de la ville, de Paris. À 18 ans, en hypokhâgne à Sceaux, Paris est à quelques minutes de RER – c’est l’expérience première, incompréhensible, incohérente, neuve (enfance près d’Arras, adolescence entre l’Est et l’Oise – villes de Province sans centre, périphéries vides).

Ensuite, à 21 ans, chambre minuscule dans le Sentier, la ville est à portée de main, posée en bas de la rue ; et la foule, les bruits, les espaces qui changent de fonction avec la nuit, la densité des corps, des immeubles, les circulations. Tout cela qui impose qu’on l’écrive. Je n’oublie pas que dans ces années-là, de formation intellectuelle, c’est la découverte aussi de Claudel, de Rimbaud, de Breton, de Gracq. On a peut-être assez de ces quelques livres à 20 ans pour que le monde soit renouvelé, définitivement. (Plus tard, il y aura Michaux, Deleuze, Michon, Bataille). Je mets à même niveau, dans mon désir d’écrire, la ville et ces lectures – dans la nécessité de les écrire ensuite pour mieux les vivre, donc, pour vivre d’autant plus densément les violences en soi qu’ils exigent quand on les éprouve.

eBouquin : Tu prépares une thèse sur le dramaturge Bernard-Marie Koltès et la question du récit, après avoir publié en 2008 “Seul comme on en peut pas le dire”, une lecture de ce même Koltès. Que représente cet auteur dans ton rapport à l’écriture ?

Arnaud : Koltès, c’est une violence plus ancienne que la ville – c’est à 16 ans, au théâtre, un montage de scènes déliées présentées par Catherine Marnas et les acteurs de sa troupe (Fragments Koltès, au Théâtre de la Ville). C’est un choc tel que j’en garde en fait peu de souvenirs précis sur le contenu du spectacle : mais l’impression en quelques heures que ce qui se disait sur scène justifiait pour une grande part la vie – une sorte de reconnaissance aussi d’une réalité qui me dépassait mais s’adressait à moi, dans les termes les plus justes, les plus indiscutables. Le lendemain du spectacle, et pendant les mois qui ont suivi, j’ai lu l’ensemble des pièces de Koltès ; aujourd’hui encore j’ai toujours un de ces livres minces de chez Minuit dans mon sac.

Quelques années plus tard, en 2006, quand il s’est agi de faire un travail de recherche à l’Université, pour la maîtrise, Koltès s’est imposé d’évidence – cela a pris la forme d’une lecture de la pièce La Nuit juste avant les forêts (1977), celle qu’il avait reconnu être sa première véritable. Ce travail universitaire sera l’un des premiers textes critiques proposés par publie.net sous le titre “Seul comme on ne peut pas le dire”. L’été suivant, quand le mémoire fut rédigé, j’ai ressenti le besoin de le réécrire, non pas sous forme d’une lecture, mais dans l’élément même de ce que cette lecture exigeait en retour – son écriture. C’est le texte qui sera publié au Seuil, deux ans plus tard en 2008 sous le titre « Où que je sois encore…, dans la collection Déplacements dirigé par François Bon. Aujourd’hui, cet auteur, avec d’autres, est pour moi d’incitation essentielle : dans l’exigence de vivre, d’écrire. Avec d’autres, il est à mes yeux ce qui rend possible la vie d’une part, son écriture d’autre part.

eBouquin : Ton premier livre, “Où que je sois encore…” est paru en papier, aux Editions du Seuil. Par la suite, tu t’es lancé dans l’édition électronique, en rejoignant Publie.net, la coopérative d’auteurs 100% numérique créée par François Bon. Comment expliques-tu le choix du numérique ?

Arnaud : Je ne sais pas si je me suis lancé dans l’édition électronique, si cela a résulté d’une décision – non, ça s’est fait naturellement, dans une forme de continuité. Avec la ville et la lecture, un troisième élément a déterminé pour moi l’écriture : c’est l’acquisition d’un ordinateur portable, en 2004, à 21 ans. Je peux même dire que j’ai commencé à écrire sur écran : le geste d’écrire à la main étant pour moi essentiellement scolaire, ou administratif.

L’ouverture d’un blog, à cette époque, l’écriture quotidienne en ligne, a été davantage qu’un exercice d’écriture : mais un apprentissage de ma propre langue, des avancées successives, une cartographie toujours recommencée, un espace qui donne à l’échec sa plus grande chance, à la justesse sa plus forte nécessité. Et cela n’a de sens à mes yeux que sur internet. Le choix du numérique n’est alors pas un repli, mais l’espace propre de l’écriture, je veux dire pour moi : originelle, essentielle, puisant dans l’expérience même du quotidien sa force de réinvention.

eBouquin : Alors que le livre numérique commence à émerger en France, comment perçois-tu le rôle de l’auteur dans cette (r)évolution des pratiques de lecture ?

Arnaud : Le rôle de l’auteur a toujours été, il me semble, de rebattre les cartes du réel, de renouveler le langage en renouvelant la vision du monde : en cela le numérique ne change pas profondément la donne, même si sans doute la force du réseau permet de radicaliser le mouvement, de travailler le monde et le langage à même distance, parce que c’est à même distance qu’on tient l’événement du monde dans son surgissement et son écriture qui en produit son récit. Il y a quelque chose qui ne change pas également, c’est la solitude absolue dans laquelle seule écrire est possible – comme on meurt seul, on écrit seul : et internet ne change rien à l’affaire.

Mais ce qui renouvelle ici cette solitude, c’est comment elle se donne en partage désormais, et pas seulement via les réseaux sociaux (qui approfondissent aussi de leurs côtés l’écriture comme relation). Oui, bien plus, les carnets que les écrivains tiennent en ligne ne diffèrent pas en nature de ceux que tenaient Dostoïevski, Kafka, ou Flaubert : seulement, on les dispose maintenant à ciel ouvert. Fred Griot nomme cela l’atelier ; le site internet n’est pas une marge du livre, il est à la fois la mise en mouvement du monde, l’activité de l’écriture, et l’essai qui articule l’un à l’autre – essai au sens ancien de ce mot, comme on essaie sa langue au monde – écritures marginales en ce qu’elles tiennent la marge comme espace de diffusion et de réappropriation, comme force de circulation aussi.

Alors, je ne sais pas comment va évoluer le livre (numérique ou non), cette question ne m’appartient pas, elle n’appartient à personne – l’avenir est au hasard. Je ne reviens pas sur l’économie du livre, sur les difficultés rencontrées dans l’invention d’une économie du numérique, sur l’aberration des actuels droits d’auteur, sur la crise de la critique journaliste, sur les effets ravageurs d’une politique de concentration sur quelques bests sellers au détriment d’écritures d’expérimentation – je dirai seulement qu’un écrivain a seulement tâche de raconter le monde, humblement, simplement, et il me paraît évident que le lieu depuis lequel le raconter ne peut être séparé du lieu dans lequel lui-même se donne à lire aujourd’hui : la surface de l’écran. À côté de cela, la question de l’avenir du livre est peu pertinente. L’important est de se soucier de l’usage que l’on fait aujourd’hui et maintenant du monde et de son énonciation. Et ceci n’est pas une question de modernité, mais de salut public, de survie. On pourrait imaginer un monde sans livre : mais il paraît impensable d’envisager un monde qu’on renoncerait à raconter.

eBouquin : Tu travailles actuellement sur une version augmentée de ton roman “Anticipations”. Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

Arnaud : En septembre 2008, je propose à François Bon sept fictions d’anticipations pour publie.net – textes nés de la lecture croisée de Borgès, de Kafka, de Michaux. Sept textes autonomes, brefs pour la plupart, qui sont autant de propositions de lecture du présent à travers une projection, un déplacement, un léger biais de perspective. Et finalement, impression de me trouver devant un monde en construction, où chaque fiction, étanche aux autres en surface, creusait cependant des galeries souterraines qui les reliaient, jetaient plus loin d’autres possibilités de ramifications.

En janvier 2009, le texte est augmenté de vingt autres fictions brèves – cette fois, aux récits s’ajoutent quelques unes de mes photographies, une par récit. Chose impensable dans l’édition papier, je peux donc reprendre le texte, l’augmenter, l’amender – les lecteurs qui se sont procurés le texte reçoivent par mail automatiquement la version augmentée. Pas de hasard si pour moi cela concerne l’approche fantastique, l’expansion du possible du monde, les ouvertures jamais définitives sur le réel.

En janvier 2010, troisième édition, le texte comporte désormais 42 fictions, avec 42 photographies. Même principe que pour la précédente version : c’est un même livre, mais j’ai l’impression que les fictions en amont se trouvent modifiés (alors que je ne touche pas une ligne de celles-ci) par les récits nouveaux. Texte numérique dans son travail toujours en cours, mais sur lequel on a cependant une prise ponctuel qui détermine une lecture. De nouvelles fictions sont en cours d’écriture : la version augmentée (quatrième) est prévue pour le mois de janvier 2011 : sans doute avec d’autres photographies, mais j’aimerais aussi associer un plasticien, afin que le travail s’ouvre davantage : expansion toujours plus croissante des moyens de ces fictions, de leurs désirs.


Synopsis

Le numérique, espace infini de création.

Espace pluriel, qui inclut le blog (les Carnets d’Arnaud Maïsetti, avec leurs espaces fiction, images, critique…), incises au jour le jour, dans le flux du site et de la propagation réseau. Qui inclut les outils de l’écrivain : le réel nous advient comme bruit et comme image, et ce qui nous en parvient par le réseau (musiques, informations, débats, et toute la fiction collective que nous inventons ensemble) fait partie tout aussi bien de notre réalité immédiate – l’écrivain est dans les trains, dans les souterrains de la ville, il a ordinateur et sait collecter (le mot carnet, justement) ces images, ces visages, ces sons, cette histoire fractionnée et multiple qu’est le présent. Espace enfin qui suppose l’écart, la lecture dense, parce que telle la mémoire dont nous héritons, celle des livres notamment, et tel notre rapport à nous-mêmes, dans l’imaginaire et le rêve.

Voici donc une œuvre en expansion, faite de fictions brèves, chacune née d’une fissure, d’un écart, d’une empreinte. Des œuvres du passé, qui nous paraissent unifiées dans notre bibliothèque, nous savons que la composition alla ainsi par sauts et ruptures, versions et reprises, rien de neuf sous le soleil, et l’utilisation du curseur temps du web n’est en rien un renoncement, plutôt une prise directe.

A la croisée du site et du livre, le raconter bien (expression de Bernard-Marie Koltès) appartient à l’auteur. Mais il nous appartient d’en propulser la lecture, et c’est affaire de marges, de blanc, de formats et des appareils en évolution rapide que nous avons dans notre poche.

Dans ces récits brefs, on retrouvera la bibliothèque, le livre, la nuit, la ville – la question au bout est celle du réel : et si le travail de l’écrivain était précisément de nous le rendre présent, en se séparant de sa présence ordinaire ?

FB.


arnaud maïsetti - 19 novembre 2010

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