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8 octobre 2010





That Home (Cinematic Orchestra, ’Ma fleur’, 2007)


« Derrière les vitres, l’après-midi flamboyait et de loin en loin un vautour planait paresseusement dans le ciel aveuglant. Ils croisaient des routes de traverse rouges et désertes, creusées de fondrières d’un rouge plus sombre, et de vieilles baraques délabrées perdues dans la solitude des champs de coton. »

Carson Mc Cullers, Frankie Adams



HABITER
(a-bi-té) v. a.

1° Occuper comme demeure.

Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c’est la loi du pays que nous habitons, BOSSUET, Duch. d’Orl.
Rome est bien belle pendant le silence de la nuit ; il semble alors qu’elle n’est habitée que par ses illustres ombres, STAËL, Corinne, IV, 6.

2° V. n. Faire sa demeure. Habiter à la campagne.

3° En termes de dévotion, il se dit de l’impression sanctifiante que Dieu fait sur l’âme.

Le Saint-Esprit revient habiter dans son âme, BOILEAU, Épître XI.

En un sens contraire, il se dit de l’impression funeste du péché.

Ce n’est plus moi qui fais cela ; mais c’est le péché qui habite en moi, SACI, Bible, St Paul, Épît. aux Rom. VII, 17.

4° Habiter charnellement avec une femme, ou, simplement, habiter avec une femme, avoir avec elle un commerce charnel.


J’habiterai un jour, peut-être quelqu’un part, un lieu où s’arrêter à demeure, un endroit où comme le cocher, poser la tête contre le menton et fermer les yeux à demi, aller dans le jour immobile toujours sur le même charriot, fouetter de temps en temps les mouches sur le dos des chevaux qui m’entraînent. Peut-être un jour, oui.

La seule chose que je possède, c’est cet écran d’ordinateur — il fixe dans la labilité la plus grande, la musique, les films, les livres (ceux que je lis, ceux que je n’écris pas à longueur de pages), et tout le reste : c’est-à-dire tout le reste. L’ordinateur pourra s’éteindre un jour, et ce jour s’approche sans doute tant je l’use. Un autre le remplacera, et j’irai. N’habiter de tout cela que ce que j’emporte dans les trains. Le reste à la poussière.

J’habiterai un jour un endroit plein de terre où je m’allongerai pour de vrai, comme disent les enfants, et le trou bouché au-dessus de mon corps, plantée dans le dos une pierre avec deux dates (je connais la première : la moitié du chemin fait), un nom, et après ? J’habiterai ce lieu comme j’habite ce qui m’emmène.

Aucune fierté d’aucune sorte pour les papiers qui fixent l’identité et l’endroit d’où l’on vient, aucune : n’être fait que de partir (revenir aussi), n’être d’aucun endroit d’où se réclamer comme un objet volé — méprisable tout cela. N’être pas né quelque part — précisément pour y être déjà mort parce que la mort m’y jettera, dans l’immobilité du sac plein de cailloux qu’on déversera sur moi — pas de tristesse à l’idée.

En attendant, trop de corps à dévisager, à emporter avec moi s’il le faut — trop de visages à habiter dans le désir du pas gagné, tenu, pas d’angoisse à avoir : juste l’avidité de la terre qu’on conquiert nuit après nuit, juste la dévoration de la peau, juste aller — former commerce charnel avec le temps.

arnaud maïsetti - 8 octobre 2010

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