pour toujours
17 mars 2011



Riverside (Agnes Obel, ’Philharmonics’, 2011)


— Hubert Fichte : Est-ce que vous croyez que cet interview donne une idée de ce que vous pensez réellement ?
— Jean Genet : Non.
— H. F. : Qu’est-ce qu’il y manque ?
— J. G. : La vérité. Elle est possible si je suis tout seul. La vérité n’a rien à voir avec une confession, elle n’a rien à voir avec un dialogue, je parle de ma vérité. J’ai essayé de répondre au plus près de vos questions. En fait, j’étais très loin.
— H. F. : C’est très dur ce que vous dites-là…
— J. G. : Très dur pour qui ?
— H. F. : Pour tous ceux qui vous abordent.
— J. G. : Je ne peux rien dire à personne. Rien à dire à d’autres que des mensonges. Si je suis tout seul, je parle peut-être un peu vrai. Si je suis avec quelqu’un, je mens. Je suis à côté.
— H. F. : Mais le mensonge a une double vérité.
— J. G. : Ah oui ? Découvrez la vérité qui s’y trouve. Découvrez ce que je voulais cacher en vous disant certaines choses.

Entretien de Jean Genet avec Hubert Fichte
réalisé en décembre 1975 pour Die Zeit,
repris dans L’Ennemi déclaré


On dirait le soleil ; on dirait le soleil ici et on dirait toi avec moi, là ; en le regardant longtemps on saurait voir la lumière elle-même — quitte à ne plus rien voir des objets : avoir les yeux saignés de larmes blanches, des noyaux d’olive bleus— ; oui, ou alors on dirait qu’on serait toi le soleil et moi l’espace qui sépare nos yeux des objets, et comme on comble la distance on finit par tendre les mains pour tâtonner la matière même, on ne toucherait que nos corps et nos corps suffiraient dans leur morsure à se situer dans la lourde gravité des choses, la gravité des pierres qui tombent jusqu’à faire tomber la terre avec elles, et on se tiendrait là, nous, à crier des rires qui les effondreraient, mais toujours avançant, avançant en plus de nos corps quelque chose dans notre voix qui serait plein de menaces maintenant que je possède ton corps et on lèverait ces yeux brûlés qui ne verront (déjà) qu’à travers un nuage : entre nous, ni ciel ni époux, ni présence qui l’outragent, que la mort à nos yeux dérobée sous la clarté, la mort vive et blanche rendue à sa pureté et souillée.

On dirait cela, on y croirait (marcher la ville : je dis marcher la ville, c’est ainsi — comme des voleurs dans un château mort) — on y croirait : on dirait : c’est là le réel possible, c’est là la vie arrachée à ceux qui la possèdent, et c’est là qu’on la triche. C’est là qu’on vient l’approcher pour la mentir, pour lui faire dire ce qu’elle nie, pour que, parlant dans sa bouche, on puisse sans cesse croire — que la vie est possible. Que tout ce qu’on dit, toi et moi, invente les lois qui font tomber le jour, et tomber la nuit, et que le miracle fait qu’au soir le plus noir le jour se lève, et se lève seulement pour faire lever la nuit avec lui quand le jour se rejoint et s’annule pour s’inventer, lui aussi.

On dirait encore beaucoup de paroles qui n’appartiennent qu’à nous, mais je dirais toi, que j’inventerai, qui n’es pas là ; je dirais : que ma colère rend insuffisante les causes du jour et cependant. Je dirais cependant, et je laisserais un blanc, la rue est inondée comme le jour se répand, ainsi ce matin : semblable à tous les matins où je passe sur elle comme pour m’allonger, mon corps d’un bout à l’autre, depuis la rue Nollet jusqu’à l’Avenue de France, cela fait pratiquement toute la ville : alors ma colère fait se dresser le jour sans cause, le jour peuplé de corps qui vont interceptant la lumière pour se laisser voir, les mouvements de la peau et du désir entre eux.

Je dirais toutes ces fables, j’y verrais quelque chose de la vie, et je l’appellerais ma vie, tu serais là quelqu’un part pour l’entendre et tu lèveras toi aussi les yeux au soleil pour les brûler — cherchant à mentir toi aussi la lumière pour mieux l’habiter : peupler tout ces mensonges qui portent mes colères.

Je dirais les fables, un soir prochain comme celui-là ; mais ce soir, il fait encore clair, trop clair et j’ai les yeux ouverts, le mensonge d’une vérité trop transparente — que vienne le temps où je l’invente ; un soir comme celui-là et pour toujours menti aux soirs qui sauraient dire pour toujours jusqu’au prochain cependant. J’ai les yeux ouverts. Et pour toujours je dis les yeux ouverts qu’en attendant s’y pénètrent les récits sans recours ni mensonge, dans la solitude qu’on viendrait partager, sans paroles pour toujours. Pour de vrai on dirait que le soleil tombe sur nous qui sommes prêts, cette fois, à le recevoir, et l’emporter.



arnaud maïsetti - 17 mars 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_désir demeuré désir _Jean Genet _Journal | contretemps _lumière _Paris _soir _solitudes