terminus — départs
28 juin 2011




En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre / La faim le froid la peste le choléra / Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes. / Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains / Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets / Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester… / Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.

Blaise Cendrars, (’Prose du Trabnssibérien)


Goodbye Train (The Apartments, ’The Drift’, 1983)
« you tear your dress, / your tear your stockings, / your tear everything we have »


Vrai, j’en aurai eu assez, finalement, de tout cela : le train. Après douze mois, deux mois de répit (un peu). J’en aurai eu assez : ces visions, monde au-dehors de la vitre, monde étiré depuis le sud jusqu’au nord ; et puis : du nord jusqu’au sud recommencé — derrière la vitre, la latéralité de toute cette ville passée à trois cent kilomètres heures, lever et coucher de soleil inclus. Dernier terminal : au terminus suivant, je descends.

Ô, ce n’était pas suffisant pourtant.

Avoir posé le pied sur la ville moins de trois heures aujourd’hui : quand c’est trois heures pour venir là, et trois autres heures pour rentrer : j’ai inventé pour moi-même un fuseau horaire mental qui se déplace avec mon propre corps. J’ai nommé cela le train ; et conservé tous les billets depuis un an : peut-être une centaine. Quel livre écrit ? Ces pages. Mon corps d’épuisement a manqué le changement d’heure ce soir.

Partir désormais aura d’autres destinations — sur une échelle plus dense et infime (une page de l’écran : la cartographie incertaine des continents intérieurs). Partir aura d’autres manières d’égorger les sens. Derrière la ligne d’autres lignes. D’autres épuisements. Et des filets de sang verticaux, de sang noir et léger comme l’air, filets qui disent les directions ; je suis, je suis comme je le peux, je perçois une direction et je suis sans trop voir où cela mène.

Ô, comme partir reviendra vite : mais est-ce qu’on part quand on arrive au même endroit ? Montparnasse-monde, terrassé de chaleur tout à l’heure, débordait (un incendie à Saint-Pierre-des-Corps interrompait le flux : hémorragie à la source : sous mes yeux). Quand je reverrai la Gare, j’aurai froid, si froid : et de la neige peut-être tombera alors. Et combien de corps tombés sur lui jusque là.

Je rêve la douleur de la neige dans le cou — ma peau brûlée l’évapore déjà peut-être.

Demain, c’est ne pas arriver qui m’attend. Il y a sur ce quai devant moi, le long couloir de la ville, des directions notées à la main comme sur du sable, et des horloges qui avancent d’une heure chaque minute : et lentement le soleil de l’autre côté, dit une voix en moi. Je lui réponds : si vite pourtant, si vite.

Moi, je marche une ligne après l’autre ; je n’arrive pas.


arnaud maïsetti - 28 juin 2011

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