quel passeur – pour quelles rives ?
14 août 2011




Apres Moi (Regina Spektor, ‘Begin To Hope Rock’)

Be afraid of the lame / They’ll inherit your legs / Be afraid of the old / They’ll inherit your soul

XLII

 And they are gone : ay, ages long ago 
These lovers fled away into the storm. 
That night the Baron dreamt of many a woe, 
And all his warrior-guests, with shade and form 
 Of witch, and demon, and large coffin-worm, 
Were long be-nightmar’d. Angela the old 
 Died palsy-twitch’d, with meagre face deform ; 
The Beadsman, after thousand aves told,
For aye unsought for slept among his ashes cold [1]

John Keats (The Eve of St. Agnes)


Lire Keats ne guérit de rien, je le sais : n’admet aucune réponse. C’est tout un folklore de figures qui s’effacent pour moi derrière le vague récit qui s’échappe, malgré elles, de leurs lèvres pour dire : ce monde est mort, depuis toujours.

Et puisque cela n’est pas une réponse, ni le remède, je continue de lire ; comme ce dimanche de cendres passé en quelques heures sur la journée. Moi, je ne chercherai plus les mots, seulement la forme de la buée qu’ils forment quand ils s’échappent, dessinent sur la vitre de ma conscience ces silhouettes étranges qui fabriquent les rêves, certains rêves, ceux qui permettent de recommencer à veiller le lendemain.

Quelle est l’expression juste ? J’avais en tête : sortir la tête de l’eau, mais je n’en suis plus sûr. Est-ce que ce n’est pas aussi (ou à la place) : avoir les pieds hors de l’eau. Et une barque portée à bout de bras, de crâne ; pour éviter quel naufrage. La statue qu’on a déposée au fond de ce fleuve (ce n’est même pas un fleuve) a bien une signification : laquelle. On la voit à marée basse, uniquement à marée basse. À marée haute, on voit le reste, sans doute.

Quel passeur ? Pour quelles rives ? Quelle obole lui accorder ? Les prix changent si vite.

Ceux qui ont bâti cette statue, comme celui qui a écrit le poème, sans doute cherchaient-ils à nous dire : ce qui nous déborde, ce qu’il faut d’aveuglement pour se tenir, debout. Le marin, dans sa barque, les pieds dans l’eau à marée basse, l’eau jusqu’aux cheveux à marée haute – et par cheveux, je veux dire : la barque –, quel part de nous représente-t-il : ou plutôt : quand je me tiens sur la rive, qu’est-ce que l’image dit de mon propre regard.

Il faudrait combien de dimanche comme celui-ci, de cendres dans les nuages, et dans l’absence de vent, combien de vers encore pour dire : ce qui continue après le déluge, ce n’est pas moi, moi, je ne suis qu’un peu de déluge, ses dernières traces minuscules, une lame de fond à l’échelle de mon corps ; moi, je ne suis que les dernières gouttes de sueur d’un déluge qui ne cesse de tout recouvrir, et de repartir, avant de revenir. Flux et reflux d’un monde en cru et décru perpétuels : face à cela, pas d’autres armes qu’une barque portée sur le crâne, peut-être ; et quelques vers brisés.


arnaud maïsetti - 14 août 2011

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arnaud maïsetti | carnets




[1_Et ils sont partis — oui, il y a bien longtemps
Que ces amants s’enfuirent dans la tempête.
Cette nuit-là, le baron rêva de malheurs sans nombre
Et ses hôtes, les guerriers, torturés par des ombres et des formes
De sorciers, de démons, de grandes larves de cimetières
Se débattirent dans des cauchemars. Angèle, la vieille,
Mourut tordue par une attaque, sa maigre face déformée.
Le diseur de chapelets, après son millième Ave
Pour toujours oublié s’endormit dans ses cendres glacées
.

par le milieu

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