harmonies (des lignes brisées)
23 septembre 2011



Tout serait histoire de lignes brisées dans cette vie : non pas de hasards, ni de rencontres, ni même de fatalités : seulement de brisures entre des lignes qui se croisent, donnent naissance à d’autres lignes, viendront briser encore et encore d’autres lignes qui fabriqueront peu à peu ces entrelacs de désirs et de confusions pour venir jusqu’à moi nommer cette vie, brisée.

D’une ville à l’autre, et d’une journée l’autre, je cherche les cohérences, je ne les vois pas, je ne fais face qu’à des correspondances, les lignes de ce train ne se croisent pas, elles : moi, je passe.

S’y emmêler est une joie, s’entrelacer comme des cheveux aux réveils, passer la main pour faire le compte des nos morts, une fois la bataille nocturne menée, et perdue. C’est une joie, celle de ne plus savoir quelles lignes prendre, les directions confondues soudain. Mais la douleur au soir de les avoir remises dans l’ordre, rétablies les évidences : grande aussi.

Je cherche la définition de l’harmonie, la trouve :

S’il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l’âme d’une part, et de l’autre toute la suite des mouvements du corps se répondent exactement, et que, dans l’instant, par exemple, que l’âme voudra aller dans un lieu, les deux pieds se meuvent machinalement de ce côté-là ; cette âme et ce corps auront un rapport non par une action réelle de l’un sur l’autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l’un et de l’autre ; Dieu aura mis ensemble l’âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie préétablie.
/FONTENELLE. Leibnitz.

L’harmonie est ce déséquilibre incessant qui se rétablit dans un équilibre en sursis, une chute rétablie in extremis à chaque seconde, un manière de se situer au milieu du monde à chaque pas, et chaque pas redéfinit le milieu du monde sous le mouvement : chaque pas est ce milieu du monde qu’on avance en soi vers ce point où il va se détruire. Ce point de rupture de l’équilibre qui vient tout rééquilibrer – si c’est écrire, ou désirer, ce point, et si c’est autre chose.

Oui, l’harmonie est ce grand écheveau de sens, plein de ces déséquilibres aberrants qu’on me reproche, avec douceur, quand je ne suis pas là où la ligne l’exige – les choix qui se forment en moi sont contraires à toute logique : seulement, l’harmonie qu’ils façonnent peu à peu ressemble vaguement à cette vie, voilà tout. Si je prends du recul sur le dessin étrange , il prend forme de mon visage : il pourrait porter mon nom.

C’est précisément mon visage dans mes rêves : celui que je ne vois pas dans les miroirs qu’on me tend. Il y a quelque part, des endroits où ces lignes vont : oui. Je les suis comme je le peux, j’en écris certaines, et j’en rature d’autres ; cela forme d’autres lignes : vois-tu, si c’est la beauté que je cherche, c’est peut-être parce qu’elle est le corps de cette âme-là, un labyrinthe de villes, une rue multiplié sur un pays entier, un continent intérieur — correspondances antérieures à ma volonté que je viens reconnaître comme on va reconnaître un mort sur lequel longtemps demeurer en silence avant de tendre une main au-dessus du visage et lui fermer les yeux sans le toucher, d’une caresse sans larmes ni reproche : avec la certitude du réveil prochain.


arnaud maïsetti - 23 septembre 2011

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