(au pied de la ville)
6 janvier 2012



Au pied de la ville, son ombre portée jusqu’à moi pour que je m’y penche
Et boive en y puisant l’eau blanche entièrement coulée de toutes les douleurs retrouvées
Au pied de la ville

Au pied de la ville
Confondues dans la joie d’y mêler larmes et désirs
Les ombres détalées vers midi ne laissent place qu’à mon ombre toute assemblée
Au pied de la ville

Au pied de la ville, une immense ville, toute différente
De trottoirs asséchés au sang des soleils passés comme des couleurs
Et de rues comme des coursives et des couloirs comme des rampes d’escaliers
À dévaler
Au pied de la ville, cette ville intérieure qui m’habite et me recouvre

Au pied de la ville, ce passé d’où je suis né comme un secret qu’on n’échangerait jamais
Contre rien ;
Qu’on ne dirait que pour le taire, parce que ce qui nous lie aux premières vies traversent
Au passage d’un ruisseau si fin qu’on entend couler
Le temps qui ne finira jamais, et jusqu’
Au pied de la ville, les vagues lentement échouées caressent encore les murs

Au pied de la ville, cette source dans le bois profond de mon corps
Recueillie mains jointes, paupières closes, dans
La clarté d’un ciel qui se refuse et
La lumière du soir encore qui s’efface sous
La vitesse des étoiles
Qui m’éparpillent
Au pied de la ville, où je lève la tête, et tends les mains

Au pied de la ville, j’ai reconnu son ombre portée sur moi comme pour me dire
Voilà où franchir, le pas prochain
Au-dessus de toi-même te conduira plus près encore
De ce que tu ignores,
Oh, pluie d’étoiles sur moi qui l’accepte
Éperdu d’étoiles qui ruissellent
Jusqu’à midi tant l’ombre resserrée
Au pied de la ville dessine comme un cercle de vie spiralée, les lignes de fuite qui appellent

Au pied de la ville, ce chemin que pavent
De longs désirs enfantés les désirs incarnés des désirs possédés
Depuis les siècles égyptiens par les brûlures du soleil
Au vent qui l’emportait
Il faudrait que je te dise combien manque en moi ce que je ne suis pas
Pas encore, et de ce manque ainsi appelé, ne manque rien de ce que je serai
Hors ce manque qui n’est pas le vide béant de l’absence, mais
La joie pure du devenir enfant sans orgueil ni menace, qui me regarde
Au pied de la ville, ô l’enfant pose les yeux sur moi, et me console

Au pied de la ville,
Route initiale comme des lettres premières d’un mot épelé pour qu’en le nommant
Je puisse nommer à la suite la ville, la route, l’augure de toutes choses conquises
Arrachées tendrement comme des boucles de cheveux entre mes doigts entrelacés
D’apprendre tout ce qu’il faut ignorer pour l’accepter
Plonger mes yeux dans la blessure du miroir et n’y voir que des yeux cherchant le regard inondé de ce qui me dure
Sang coulé du ventre comme du cygne le chant rouge, le chant premier venu avant la naissance, chant déchiré comme on passe à travers une
Toile longue, d’araignée étincelante dans l’écho de nos
Mythes d’aurore :
Au pied de la ville, ces pages contre lesquelles allonger nos corps

Au pied de la ville, je me suis retrouvé comme un voleur
Sans clé sans coffre sans masque
Sans visage même et sans bagage
Nu comme une chambre nue d’être habitée ainsi de murs blancs seulement
Et de fenêtres sans jour sur une cour sans lumière
Boîte aux lettres vide comme un rêve abandonné au matin sans avoir été déchiffré
Mais je me retournerai, aussi lentement que possible
Je me retournerai et montrerai mes mains vides
Et mon visage
Et je dirai un mot, mon nom peut-être, un que j’aurai inventé pour qu’on le reconnaisse enfin, et je serai arrivé
Au pied de la ville

Au pied de la ville, il faudra alors recommencer de partir
Les routes
Longues qu’on longerait comme
Des fleuves
Plus froids que
Des mains errantes
Plus vibrantes que ces routes étroites
Comme des eaux
Plus rouges encore que les draps d’aubes fines tendues
Au pied de la ville

Au pied de la ville, recommencer d’aller
Cela voulait dire :
Aller, d’abord
Sans hâte et dans la lenteur de toutes choses
Marcher la route comme
On la prendrait pour une parole Qu’on prendrait
Pour une route empruntée qu’on ne rendrait
Jamais avant d’être rendu
Au pied de la ville

Au pied de la ville, remonter tout le long de ce corps
Vers le genou de la ville
Puis le sexe ouvert de la ville aux bouches de métros tendus vers
Le cou de la ville offert aux morsures
Jusque plus haut, les lèvres gercées de la ville où recueillir l’origine de toute origine
Parvis des cathédrales, borne centrale des distances entières qui relient chaque ville
Et remonter encore, cheveux de la ville qui tombent lentement
Au pied de la ville

Au pied de la ville, ce long corps en attente
D’être suscité, ce long corps éprouvé dans l’attente d’être
Simplement regardé
Long corps de lenteur au besoin des lenteurs longues et lentes
D’être parcourues en chaque ombre de ces rues remontées
Descendues avant de revenir
Au pied de la ville

Au pied de la ville, mon ombre qui s’agrandit à mesure
Que le désir, lui aussi agrandit de cette ombre
Se mesure à la ville qui commence à tomber
Sous les coups de la nuit préparée de longue date
Et qui agrandit sur le sol les ombres des ombres de la ville
Qui viennent glisser
Au pied de la ville

Au pied de la ville, je demeure pourtant
Englouti bientôt d’ombres amis
Entre lesquelles je viendrai me confondre et abolir
Cette part de vie impossible que je rendrai possible
Au pied de la ville

Au pied de la ville qui se resserre
Je demeure encore, encore un peu pour lui prendre encore un peu de ce secret qu’elle ne donne qu’à condition d’en payer le prix et je me tais alors – écoute
Entends soudain qui déchire le ciel le cri des cygnes comme si un archet posé sur la corde vibrante comme une toile à son insu déplaçait : tout,
Au pied de la ville

Au pied de la ville, je suis prêt
Maintenu en vie jusqu’à des heures impossibles
Le corps levé s’accorde à l’instrument d’une folie si belle à voir dans les yeux brûlés du désir réalisé
Au pied de la ville

Au pied de la ville maintenant presque achevé – je pose les mains sur la pierre
Sens mon corps tremblé d’un bout à l’autre du monde, je me penche alors et viens déposer
Au pied de la ville

Quelques mots d’insomnie qui sauront arracher en la nommant la beauté secrète et patiente de l’infatigable ; et dehors le vent.


arnaud maïsetti - 6 janvier 2012

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