le monde loin derrière nous | prologue
2 mai 2012




Premier texte d’une série écrite pour l’atelier "Les moyens du récit contemporain", Atelier de création et de réflexion | Québec, 16-17 mai 2012, et publié conjointement sur le site consacré à l’atelier — sous l’incitation généreuse de René Audet etMahigan Lepage


Des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la vision, sur le chantier. Et les frissons s’élèvent et grondent, et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux.

A. Rimb.

PROLOGUE

C’est né de la route, cette ligne fuyante entre deux arbres, qui s’en allait. Et au milieu — toute cette vitesse qui passait emportait tout.

C’est né de cette route — celui-là qui l’empruntait pour fuir ou rejoindre ou seulement parce qu’un jour il s’était retrouvé entre ces deux arbres et qu’il n’y avait rien que cette route où naître, une route dessinée au crayon qui dessinait l’endroit où tracer au crayon les mots pour pouvoir la dire et naître : une route large comme le bras jusqu’à l’horizon, et rien d’autre que le désir de la prendre.

C’était seulement parce que ce jour j’étais au milieu de la route et qu’elle passait sur moi, qu’il fallait bien la suivre pour ne pas rester immobile à midi qui déplaçait les ombres.

La prendre comme à quelqu’un, le premier qui passerait, oui — l’emporter plus loin où la dire, et localiser l’endroit où plus loin il faudra naître. Là, le premier qui était passé, c’était moi.

Je me suis retourné, la route derrière s’éloignait elle aussi, alors je ne savais pas qui partait, moi ou cette route, et qui s’échappait plus loin.

C’était à pied, la route lente et dure sous le corps, ou en métro, les arrêts successifs qui venaient au moment où la vitesse s’atteignait en son plein, ou en train, l’allure égale des paysages au dehors qui défilaient comme des armées immobiles, ou en taxi, en vélo, en dromadaire pourquoi pas, tout cela qui donnerait forme de route à cette vie qui serait la mienne si je le décidais.

Né de la route aussi le temps qui tombait sur elle, sa lumière, oui, tombée de si haut pour s’effondrer sur la route qu’on prenait pour aller où.

Plus loin jusqu’où la route irait conduire la fatigue, et le monde qu’on repousserait dans le dos, celui qu’on verrait alors, et qui tendrait sur le visage un miroir jetant sur les yeux un autre visage, de fatigue et de sueur, et de violence arrachée aux kilomètres — visage qui ouvrirait la bouche pour dire : c’est mon visage d’ici ; et qui passerait.

C’est né de là.

Né enfin d’un vieux monde déjà tout découvert, parcouru par tout ceux qui l’ont nommé, et chaque coin de ce monde, ainsi nommé, n’existe plus que comme une vague occupation, monde mille fois borné, possédé, partout en location, partout endetté. On vote. On organise un chaos aux lois tellement précises qu’elles dictent les transactions qui se passent de lois, les distinguent de celles qui obéissent à d’autres. Il y a la loi de l’espace, des frontières qui n’en sont pas, qu’on lève comme des mirages selon la volonté de certains ; il y a la loi du temps, les ordres qu’on donne et exécute à la nano-seconde, les années qui s’écoulent sans demander au peuple que le silence, les semaines d’hystérie organisés pour lui donner la parole. Il y a autour de cela, l’immobilité consentie d’une histoire qui a pris fin, et qui continue parce qu’elle la refuse — les civilisations qui ne veulent pas mourir par caprice, comme ces animaux qui traînent le cadavre de leur enfant avec eux des jours durant.

Elle ne voit pas, cette histoire, que le cadavre qu’elle nourrit, c’est le sien.

Partout, des routes qui ne mènent qu’aux mêmes villes. Rome partout au coin de chaque carrefour. Un monde fait de centres déplacés à chacun de ses moments.

Moi, j’aurai cherché ses marges, des confins du monde qui auraient pu accélérer les particules de vie qui me restent dans Babylone cernée par les fils d’explorateurs épuisés, qui auront cherché à fructifier un trésor de pierres ravinées, sèches à force d’être polies, creuses comme les dents d’une momie raidie par le froid.

Moi, j’aurai cherché le vent chaud qui disperse.

J’aurai cherché la blancheur mate de la route.

Cette blancheur de la lumière sur la route, je ne m’en souviens pas vraiment : seulement qu’elle tombait, droite, et partout, tombée de plus haut que le ciel peut-être. La route née de cette couleur franche qui n’était pas celle du monde, lui si brisé et fini déjà, le monde comme sur le point de s’arrêter après une longue course, celle qui nous avait conduit jusqu’à lui. Alors ce qu’on rejoignait n’avait plus de force. Moi, j’avais encore tellement de désirs pourtant. C’est né de la lumière sur toute cette route, et c’est né de ce désir là, de s’y confondre, oublier un peu que le monde dans lequel on avançait s’arrêtait, allait s’arrêter, qu’il ne cessait pas de continuer de s’arrêter : je n’y pourrai rien.

Longue et droite comme on les imagine courante dans le désert, la route fuyait, je la chassais, la voiture ouverte toute grande au vent que la vitesse faisait naître et entrer ; mais qu’on s’arrête pour boire, reposer la voiture, et le vent cessait aussi, c’était une autre loi de ce monde. C’était la loi même de ce monde — né de cette loi : tant que la vitesse nous emportait, le monde avec soi semblait traverser le temps. Les villes défilent, comme sur une carte, le monde se découvre. Et les visages sur les corps se tournent, et regardent. Et les regards portent sur des ombres qui s’allongent dans la vitesse et s’éloignent. Et le monde bascule avec le soleil de l’autre côté où il pourra recommencer. Tant que la vitesse nous emporte sur la route, le soleil dans le ciel fait évoluer les ombres sur le sol, et le vent toujours rend impossible toute parole, ne laisse du cri que la bouche ouverte. Mais qu’on s’arrête, qu’on ralentisse d’abord pour trouver la place, et qu’on gare la voiture, sur le côté, dans un virage plus ample, et qu’on sorte dans la chaleur, s’accouder sur le muret au-dessus de la vallée, qu’on essaie de profiter de la vue, sur les plateaux tracés au pinceau dans la lumière tranchée de ce jour-là, et c’est le vent tombé qui absorbe tout, la soif, l’arrêt de toute chose sur le monde interrompu. C’est né de la loi de ce monde fini, arrêté, et moi au milieu, emporté, qui fuyais, quoi, pour aller, mais où.

Alors, pour désobéir à la loi, j’ai trouvé une route quelque part, et je l’ai prise.

Là où elle conduisait, peu importe. Une ville après l’autre. Un continent après l’autre. Paris, Lausanne, Monthey, Rabat, Mekness, Mezourga, Paris de nouveau, Montréal, Rimouski, Québec. C’est comme les vagues, comme les étoiles. Il ne faut pas les compter, le chiffre s’annule dans son éparpillement. C’est né de la route, ce milieu où s’insérer, au milieu du chiffre de ma vie.

Ces jours de route, où ils menaient, je ne sais pas. C’est né de là, toutes ces lignes fuyantes qui ne fuyaient pas, mais conduisaient, emportaient, traversaient quelque part, ailleurs où je n’étais pas, qui prenaient pourtant source de chacun mes pas pour m’emmener encore et repousser de plus en plus le monde loin derrière nous.


arnaud maïsetti - 2 mai 2012

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