les vies antérieures (et la neige éternelle du sol)

15 janvier 2013

L’acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. Impossible d’exprimer le jour mat produit par le ciel immuablement gris, l’éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol.

A. Rimb.

c’est le premier jour, alors je pourrai m’en souvenir : celui où le froid est si fort qu’il entre dans le corps. au matin, le miracle — bleu du ciel soudain comme une blessure qui se déchire ; ainsi donc le ciel n’était pas qu’une fiction de nos vies antérieures. En vingt jours de ciel mort, on avait fini par ne plus regarder ; enterré, le ciel, et pourtant. et pourtant ce matin, là, entièrement, presque intact. j’en cherche encore les raisons : est-ce de s’être levé plus tôt, ou l’écoute toute la journée du Sun de Cat Power. c’est le premier jour de l’année, et je suis prêt à en payer le prix : le froid si dense qui fore. je suis prêt. c’est le premier jour, j’avance en lui comme le froid en moi, comme le premier jour où le corps est séparé du corps qu’il aime, et qu’il faut faire l’apprentissage de la terre, apprendre à marcher sur elle maintenant, et comment la rejoindre.

Pour l’étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d’un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques. Mais la neige de la chaussée est écrasée ; quelques nababs aussi rares que les promeneurs d’un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants.

A. R.

mais aux premiers nuages, il y en a partout, de la pluie glacée, c’est dans la nuit qu’elle tombe, et la fatigue de la journée la change en neige. c’est pour laver le jour d’hier peut-être. dans la nuit une longue aube blanche (celle qui fait rêver les communiantes). comme pour effacer tout cela, ou pour écrire à neuf. c’est le premier jour, un grand jour blanc. je n’ai jamais aimé cette image, de la page blanche ; le réel comme un texte commence toujours plus avant que lui, et nos vies depuis en arrière de soi s’arrime. moi aussi j’ai élevé des pigeons voyageurs dans les faubourgs de la ville encerclée par les prussiens — moi aussi j’ai connu le pire hiver de l’histoire. moi aussi j’ai perdu la guerre, et dormi dans tous les lits pour pouvoir apprendre à rêver. moi aussi j’ai arraché trois lignes à deux heures qui ne voulaient rien me donner que l’épuisement, et j’ai longé parfois les fleuves pour être sûr que je serai incapable de m’y jeter. moi aussi j’ai pris des trains, parfois. et visé un point dans l’horizon pour le rejoindre le plus vite possible, derrière ma propre vie. moi aussi j’ai longtemps ignoré que naître recommencerait, j’ai cru que dans les bibliothèques la neige ne tomberait jamais.

Devant une neige un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes.

A. R.

tu vois, moi aussi j’ai eu tort. et puis, de là-haut, j’ai vu ce garçon qui attendait cette jeune fille, transi de froid. elle fit le geste de le rejoindre, criant de ne pas abîmer la neige sur le sol. il revint sur ses pas (ou est-ce dans mes rêves) pour remettre un peu de neige sur ses traces. j’entends encore son rire, est-ce le mien.

Le matin où avec Elle, vous vous débattîtes parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, — ta force.

A. R.


arnaud maïsetti - 15 janvier 2013







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