Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
-

Un effroi après l’autre.
Kafka, Journal du 30 juin 1914
Pour être exact, il écrit Schrecken über Schrecken — « terreur sur terreur » —, nous sommes seulement deux jours après le dimanche 28 juin, jour choisi par le jeune terroriste Gavrilo Princip pour pointer un peu avant onze heures son browning en direction du cou royal du Prince impérial d’Autriche-Hongrie prétendant au trône de Modèle (entre autres), et tirant, abattant avec François-Ferdinand de Habsbourg-Lorraine (et au passage la duchesse de Hohenberg) la première carte d’un château répugnant qui allait s’effondrer sous nos yeux, mais qui, quelques heures après la tuerie, amorçait déjà sa pompe venimeuse à coups de télégrammes d’ambassades indignées, de cris d’orfraie et de mensonges tactiques, mais non, ce ne sont pas ces effrois que consigne soigneusement ce mardi-là Kafka, seulement l’impression tenace qui demeure après une journée de visites à Hellerau auprès de prétendus amis opportunistes et cyniques, éditeurs récalcitrants ou mesquins, faux jetons et vrais manipulateurs, Wolff, Hegner, Haas et tous les autres, alors le soir quand il rentre il écrit rageusement à la volée toutes ces colères d’enfant impossible incapable de se tenir et s’en voulant : « je me suis mal comporté », mais le journal ne fait pas le récit des événements, se contentant d’établir la liste des noms des fâcheux qui chacun, un effroi après l’autre, a porté le masque affreux de la civilité, ce change donné à la vie sociale, effroyable mascarade des courbettes et des conversations quand il faudrait se tenir en dehors pour échapper à cette comédie, farce affreuse qui grimace, et de loin s’en tenir préservé, refuser de se sentir coupable, noter avec le calme rageur le désir d’être ailleurs et seul pour accomplir la tâche : traverser le temps de quelque phrases la violence de traverser l’effroi.
Sans doute faut-il malgré tout éprouver cet effroi réellement pour le venger, sans doute : mais en attendant, on le subit tant et terriblement — nous sommes deux jours après l’attentat de Sarajevo, et l’effroyable percute les effrois plus intimes de la conscience, mais effroi contre effroi frottent les uns sur les autres pour fabriquer ce sentiment du monde qui étouffe : ici, des fanatiques qui haïssent l’occupant voudrait en massacrant presque au hasard en finir avec leur oppression, mais ne font que précipiter leur propre désastre et entrainer avec eux tous les peuples jetés les uns sur les autres — l’occupation autrichienne en Bosnie, les nationalistes serbes armant le bras des fanatiques, les vieux empires aux moustaches les arrimant aux siècles lointains, les nations au sang fouetté par l’odeur du sang, on connaît l’Histoire jusqu’à l’écœurement et pourtant, on n’apprend aucune de ses leçons, la preuve : un effroi après l’autre, ne peut répondre que la terreur de l’effroi, et le désespoir.
Devant la mer après cette journée gâchée, je regarde la mer se succéder à elle-même : dans le bus qui m’amenait à l’hôpital, cette réclame : « le vélo, c’est la santé » ; et au retour, ce panneau avertissant du danger et suppliant presque « cyclistes pieds à terre » — la fatigue m’enveloppe comme l’écharpe que j’ai sortie aujourd’hui pour faire face vainement au vent et qui m’accompagnera désormais jusqu’en avril : je possède les armes que je peux face au temps, à l’effroi qui se succède comme une vague, celle qui n’existe que pour montrer la voie à celle qui suit, qui n’existe que pour montrer la voie à celle qui suit, qui n’existe que pour
-

Aveu, aveu sans restriction, porte qui s’ouvre brusquement,
à l’intérieur apparaît le monde dont jusque-là le reflet terni restait dehors.
Franz Kafka, Journal, 1923
Retrouver le geste de frapper lettre à lettre les phrases qui sur l’écran disent ce qui au-dedans s’entassent et épaississent, jusqu’à l’étouffement : faire le contraire de mettre au clair pourtant, plutôt jeter au dehors pour se débarrasser — et aller : « Et pourtant pas de “et pourtant”. », dans le journal de Kafka, chercher à s’en épuiser des manières de s’affronter (le contraire de ce que Balzac avait inscrit au pommeau de sa canne : non, pas « Je brise tous les obstacles », mais tous les obstacles me brisent : faire de ce mot craché par le presque cadavre du praguois un mot de passe pour franchir — enjamber son ombre, c’est toujours la même obsession : retrouver, avec le bras libéré, le geste de frapper et pourtant (malgré tout) : cette sensation d’engourdissement le long du nerf ulnaire ne me quitte jamais, faire avec : faire sans la continuité de la pensée dans le corps — et si le monde résiste autant que le corps, être l’embarras en soi-même, où le geste est arraché à lui, traverse ce qui s’oppose à lui et sort toujours vaincu.
Désastre qui nomme le monde plus sûrement que le mot de monde : s’en tenir loin pour mieux le voir, ou s’approcher pour éviter la lâcheté de s’en penser préservé — l’approche de l’adversaire, décidément, n’a jamais été autant affaire de ruse et de pas de côté, et où qu’on l’envisage, la réalité de toute manière l’emporte et ravage.
Porte qui s’ouvre brusquement, écrit Kafka dans son journal — pour guise de journal, un cahier de format in -4° qu’il ouvrait au hasard pour noter, comme elle venait et sur n’importe quelle page ouverte, la pensée qui le traversait, sans date, ni d’autres précisions que la lame aiguisée de la douleur dans les derniers mois : sur les pages qui datent de 1923, quelques mots seulement ; le 3 juin, quand il meurt, il laisse dans ce journal ces notes de trois lignes qui est peut-être la dernière, mais on ne saura pas, un siècle après, quel part du temps arraché et nommé : elle est inscrite au milieu du cahier et on voudrait que ce soit l’ultime quand se formule l’aveu, l’aveu sans restriction : la porte qui va s’ouvrir pour Kafka va laisser passer autre chose enfin que le reflet du monde, oui, quelque chose va entrer, quelqu’un va apparaître, d’ailleurs on l’entend déjà, il va entrer et saluer, ouvrir la bouche, dire un mot : lequel ? Un coup de vent pourrait tout aussi bien claquer la porte et tout anéantir.
-

Il s’agit d’appliquer au chaos brouillé des données mentales et des petits accidents de la vie qu’on mène, un procédé de lecture, une grille qui permette de lire le sens de la vie en tant qu’elle échappe à notre influence.
Julien Gracq, André Breton, quelques aspects de l’écrivain (1948)
J’avais pourtant fait signe et marqué par ce geste précis du bras où j’allais — une seconde après je me trouvais dix mètres plus loin allongé sur le sol, le vélo détruit et la moto qui venait de me percuter étendue plus loin encore : j’ai beau m’acharner à traquer partout les signes, je ne vois rien d’autre que les caprices du mauvais hasard — mon coude brisé prolongeait mon corps inutilement et j’avais beau répéter que j’avais fait signe, à quoi bon : le ciel là-dessus continuait sa course folle au loin, la terre roulait sur elle-même, pas même voilée, et c’était tout ; évidemment, c’est le coude droit : je frappe sur les touches de l’ordinateur avec lenteur, le moindre geste est inévitablement un faux mouvement, le bras en écharpe ne sert à rien d’autre qu’à m’empeser : dans une autre réalité, la moto ne double pas la voiture derrière moi et je suis déjà loin ; dans cette autre réalité, je heurte peut-être un rhinocéros égaré cent mètres plus loin, on ne saura pas.
Que la ville est lente quand on la traverse à pied, que le corps est lourd et les signes menteurs invisibles : la colline du Roucas Blanc heurte les nuages ; Notre-Dame danse par-dessus le jour ; je me laisse guider par le destin — les consultations s’enchaînent et les radios me passent à travers le corps ; je fais le tour des salles d’attente où je lirai cent pages de ce mauvais roman ; le soir, je cherche le sommeil que je ne trouve pas.
La fontaine devant la Banque de France ressemble à la soif : elle est lointaine et arrogante, désirable, froide, illisible — d’ailleurs personne ne vient y boire ; on ne fait que passer, l’eau se perd dans les bassins pour remonter aux bouches qui la déverseront ensuite, boucle des enfers ; je tiens mon bras comme du bois mort que je voudrais jeter au premier foyer venu.
-

Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s’accomplir. Arrivés dans de telles époques, nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque l’équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur obscure, le sentiment d’un manque infini nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant s’enfuit.
Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre (1942)
Des aplats de terreurs quand dans la nuit on se dresse au milieu du rêve et qu’on est seulement dans la chambre, qu’elle est vide, que le vent lacère dehors l’air qui se présente à lui, que des chats hurlent, que la lune jette sur tout cela des rayons sans pâleur, qu’il est trop tard pour se rendormir, pas assez tôt pour se lever, que des images viennent qui sont si grandes qu’elles écrasent, qu’on est terrassé, que le jour ne viendra rien consoler, que tout le monde dort comme pour toujours et qu’un fragment de seconde on avait oublié son nom, qu’il revient comme la réalité : brutalement et définitivement, avec ce goût de cendre et de poussière.
La pluie sur Marseille en quittant la fac lance sur la ville l’apparence de n’importe quelle autre : ce pourrait être Arras, Reims ou Paris, Montréal : seule la lumière désigne la ville ; dans le bruit des essuie-glace, les corps qui cherchent vainement à s’abriter ressemblent à n’importe lesquels ; la mer reçoit la pluie avec l’arrogance du ciel quand on saute vers lui et qu’il nous recrache sur le sol.
J’apprends ce soir que les flammes n’ont pas d’ombre : décidément, je ne sais rien.
-

Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.
Rimb. « Enfance » (II), Illuminations
Soudain, trois Canadairs font un cercle au-dessus de moi avant de plonger vers la mer, face à la ville au large de Vieille Chapelle, on entend seulement le vacarme de la route qui laisse passer entre moi et les vagues le flot de dix-sept heures trente-cinq, tous ceux qui rentrent ; le premier avion frôle les eaux, laisse des gerbes blanches, écumeuses comme la bave, et s’en arrache ; le second le suit, mais reste quelques mètres au-dessus du sol, semble hésiter, plane presque ainsi par-dessus la surface et sans avoir avalé une goutte d’eau remonte, s’échappe : c’était l’image que le monde avait bien voulu m’adresser ce soir — à travers elle, l’invisibilité de l’incendie, son urgence probable que ravivaient le vent, l’indifférence des jeunes filles au café, le silence surtout, et le ratage, complet, vibrant, sans explication ; un chien aboierait là-dessus de longues minutes, les voitures passaient : rien n’aurait lieu, jamais, tandis que dans l’arrière-monde le feu ravagerait la réalité sans qu’on puisse rien faire.
Je regarde les courbes qu’a enregistré ma polygraphie ventilatoire nocturne : les phases de sommeil, celles d’éveil, et entre les deux, ces moments où je ne respire pas — la courbe dessine les tracés de l’autre vie, ces pleins et déliés muets où je ne suis pas, où j’existe à peine et parfois encore moins qu’à peine, où l’effondrement m’engloutit et où je me débats dans des rêves suffocants dont je n’aurai aucun souvenir.
La lumière tombe ce soir sur moi comme si cela valait cette peine et je ne l’évite pas, je peux la voir rejoindre la mer pour s’y confondre dans la couleur mate de l’or blanc, du ciel, de tout ce qui est atrocement évident et qui éblouit : au-dessus de moi, deux arbres ne cessent pas de ne pas se rejoindre.
-
Bertolt Brecht | Que doit-on déplorer ?
Parce que la vérité n’est pas invincible
samedi 16 septembre 2023

Que doit-on déplorer ?
Le toit sans maison
La mère qui n’a pas de lait.Qui doit nous donner la parole ?
Le démolisseurs de maisons,
Le coupeur de mamelles.Que peux-tu faire ?
Montrer les hommes : les dirigeants, les dirigés.Que te faut-il faire ?
Le dirigeant.Que dois-tu quitter ?
La vaste maison, le jardin tranquille.Où dois-tu aller ?
À l’hôtel des suicidés, dans la ville puante.Que dire a-t-on ?
Que la vérité n’est pas invincible.Où doit-on parler ?
Dans les bordels délaissés là, où se vendent les stupéfiants.Devant qui doit-on parler ?
Devant ceux qui étouffent la vérité.Qui paye les costumes ?
C’est le gangster qui les paye.Qui fait partie de la troupe ?
Ceux qui ont besoin d’un job.Qu’espère-t-on ?
Que la vérité transpirera.(traduction, Alain Calvié)
-

La nausée dit au vomissement : « Viens. »
Mais le vomissement,
Comme la fortune qui se fait attendre…
Mais le moment,
Comme une époque qui va son lent chemin…
Mais de qui parle-t-on ici ?
Oh rage, rage sans objet.
Oh non, on ne rit pas dans la toile de l’araignée.
Henri Michaux, Le livre des réclamations (1933)
On se débat plutôt, on tâche de faire bonne figure et on ne le fait pas ; on n’ose pas renoncer : on ne sait pas où est la lâcheté, si c’est de céder maintenant, ou de lutter malgré tout, en dépit de la honte que cela cause : comme si se débattre là changerait quoi que ce soit à la lumière du ciel, mais on sait bien aussi combien la honte serait plus grande encore de ne rien faire : que l’humiliation serait si vive qu’elle empêcherait de regarder le ciel et de voir par sa lumière la lumière qu’elle donne pour mieux l’effacer : on se débat alors, on fait de grands gestes dans le noir et c’est plein jour, on existe à peine, on trace sur nos grottes intérieures le dessin de grandes bêtes terribles, parfois, on crache ces grottes sur la page, ou dans des corps à corps monstrueux avec les autres, le monde, tout ce qui pourrait se présenter, le plus souvent on tâche de prendre des forces, on regarde, la toile s’étend, on ne bougera plus bientôt, on entend des cris, des frères, des sœurs qui hurlent aussi et qu’on ne voit pas, on n’est pas seul, on ne se voit pas, mais on le sait : on crie ensemble de terreur et pour se donner du courage : la terreur donne du courage, on criera plus fort s’il le faut, les cris qu’on sort de nous donneront peut-être la force à l’un, à l’une d’autre nous de s’arracher à la toile, de la déchirer, d’aller voir où nous ne sommes pas.
La nuit, à force de regarder les étoiles et de ne pas trouver la lune, viennent des pensées idiotes dont on ne sait que faire : par exemple, que la terre cherche à percuter le soleil et le manque, y revient alors, rate le coche, recommence — que tout ceci n’est qu’un malentendu, un désastre sans cesse évité de justesse, et qui sauf catastrophe continuera d’échouer.
De la mer, la terre semble un détail négligé par le temps, une pure apparence — et la ville, ce qui se dresse malhabile, dérisoire ; de la mer, la terre s’éloigne toujours trop lentement et quand on l’approche, l’idée que la mer lui laisse la vie sauve par pitié s’impose sans effort.
-

Alors, il nous faut des terrasses, des terrasses où nous promener, nous baigner en pleine lumière, en plein rêve. Des terrasses et même, pourquoi pas, des jardins suspendus autour de la maison, et ce ferait une propriété que nous appellerions Babylone. Babylone. Qu’en dites-vous, cher Alfred ?
— Beau nom, certes. Mais n’est-il point quelque peu sonore, Amie ?
— Sans doute, mais digne de nos pergolas, nos escaliers, nos points de vue, notre joie présente, nos extases à venir. J’ai retrouvé une fille, un gendre et les voilà voguant vers la mort peut-être. Suis-je donc une femme sans cœur que jamais de ma vie, je ne me suis sentie à tel point lyrique, inspirée ? N’était cette mode ridicule, mon deuil et ma robe étroite, Alfred, pour vous, je danserais dans le couchant. Babylone, Babylone, nous allons vivre à Babylone…René Crevel, Babylone
Pourquoi pas du vent au-dedans des choses, des arbres dans la pierre qui nommeraient la ville et des regrets changés en rêves, des désastres qui ravageraient enfin le monde, pourquoi pas ? et les silences étalés devant soi comme si c’était des corps endormis, des temples voués au dieu de l’orage ou le retour des spectres, pourquoi pas la commune appartenance aux temps révolus, et pourquoi pas Babylone, les danses dans le couchant, le recommencement de l’histoire, le sentiment lyrique des puissances, toute cette sauvagerie calme qui saurait en finir avec cette époque, pourquoi pas, se disait-on en jetant un regard abstrait dans l’embouteillage sur la corniche le long de laquelle Marseille ruait dans les brancards, immobile.
Devant le retrait de la marée, j’ai toujours eu un faible : à l’estran, quand la mer est loin et qu’elle n’a laissé que de la vase fumante et informe, ni terre ni eau, presque hideuse tant elle donne le sentiment de la défaite, la décomposition lente est définitive de la matière, et les bateaux vautrés sur le ventre dans la mélasse, je rêve — c’est cette image qui me peuple inexorablement une fois achevé un texte qui m’avait hanté pendant des années et dont il ne reste rien (rien, c’est-à-dire : un livre) et maintenant que tout s’est retiré, que la mer l’emporte avec le vent, je suis seul, et je regarde la terre laissée seule aussi, l’envers du large qui attend que la mer revienne, et le fera-t-elle ?
La soi-disante « rentrée » : cette autre forme abjecte que s’est donné le monde pour prétendre commencer, recommencer, cette ruse sournoise qui n’est que le bégaiement affreux du silence ; quant à nous autres, on cherchera encore la sortie — l’escalier de service de l’Histoire par lequel on trouvera enfin la porte de l’édifice qu’il faudra bien une fois pour toute et sans autre forme de procès condamner.
-

Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d’anciens temps ;
De donjons visités, de parcs importants :
C’est en ces bords qu’on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le ventRimb., « La Rivière de Cassis » (mai 72)
Un dernier regard sur le soir tombant par-dessus la Moselle où les cygnes s’éloignent et les toits des Prémontrés qui semblent se lever plus terriblement par-dessus ces jours passés — il n’y aura pas de bilan et ce soir-là comme toujours il faudrait laisser les images venir seules dévorer les pensées : des près de vingt-cinq textes entendus en six jours à la Mousson d’été flottent en moi les débris à la dérive sur quoi je m’accroche et dans le flot qui emporte l’oubli ces fragments ruinés des naufrages me portent : de toutes ces images entendues, je garde celle du cadavre de ce chien éventré sur quoi un jeune garçon pleure sa lâcheté et son frère ; les hurlements de l’homme confiné « avalé par le néant » ; la rage terriblement juste des Riot grrrl soulevés de l’oubli dans les riffs queercore des guitares désaccordées ; le chant soudain qui doucement perce la nuit blanche pour la terrasser ; les lacs fendus malgré tout ; les Antigone terroristes et ses sœurs ; la solitude des Ulysse de ce monde ; les corps qui dansent sur Beyrouth ou dans l’Atlantique vaincue comme si c’était la seule manière de marcher quand la réalité s’effondre — quoi d’autres ? Si je savais.
Au plus profond de la nuit dans les couloirs de l’abbaye quand il faut rentrer, écrire : le bruit que font mes pas là-dedans parmi les rêves des moines encadavrés depuis longtemps — si le théâtre existe, c’est pour le rendre inapprochable et qu’il puisse nous donner le goût de la révolte contre lui, la soif d’émeutes plus lentes, de douceurs terribles.
J’aurai déposé mon ombre sur ces murs comme tant d’autres avant moi et c’est comme quand le théâtre commence : on prend la répétition pour le début du monde, on voudrait que rien ne soit plus jamais comme avant et c’est le cas : plus rien ne commencera plus jusqu’à la prochaine fois — qu’un poète s’avance et chante à la barbe de l’horreur, que la beauté fasse honte et soulève à la fois, que la fin vienne plus vite afin qu’on l’enjambe, qu’on se retrouve de l’autre côté ; je rentre dans ma chambre, j’ai encore oublié de fermer la fenêtre — le vent toute la journée s’est engouffré sur le draps défaits, les murs, la table de travail, a éparpillé les feuilles des pièces répandues en désordre désormais : je ne les remettrai pas dans l’ordre ; je m’allongerai dans le lit, la fenêtre encore ouverte, j’écouterai le vent raconter ses histoires de vent et j’aurai le sentiment qu’il s’approche à chaque instant et qu’il s’éloigne, je trouverai le sommeil quelque part entre l’approche et l’éloignement — chaque seconde achève l’autre : j’écris dans le train qui m’emporte loin de Pont-à-Mousson où quelques paroles là-bas traînent encore ; j’en ai ramassé tant que j’ai pu sur le sol et les murs, les bords du fleuve, dans les branches des tilleuls et des marronniers, je les ai enfoncées au fond de moi comme ces vêtements dans la valise, ses armes aberrantes qui serviront à en forger d’autres. Le soleil se couche cette fois sur Marseille.
-

La Mousson s’ouvre. Les Rencontres théâtrales internationales des écritures dramatiques de Pont-à-Mousson dirirgées par Véronique Bellegarde commencent ce jeudi 24 août et pour une semaine, la Mousson d’été sera le théâtre des lectures, conférences, université d’été. Pour la deuxème année, je tiendrai le journal du Festival, Temporairement Contemporain. Je dépose ici le billet d’ouverture du numéro 0.
« Le théâtre est dans la ville et la ville est dans le monde et les murs sont faits de peau », écrivait la dramaturge Marianne Van Kerkhoven — des peaux frottées à l’expérience de vivre, au ciel, aux autres et à nos solitudes partagées. Les murs de l’Abbaye des Prémontrés sont aussi faits de peau, la nôtre de nouveau pour quelques jours.
Quelles sont les nouvelles du présent et qui les donnera ? La Mousson 2023 s’ouvre et avec elle, comme des portes battantes, ce qui pourrait donner des forces, du courage et le désir, sous des manières plus joyeuses ou douloureuses, de regar- der le monde autrement que comme on nous le jette au visage habituellement, elle appelle aussi à ne pas s’en tenir là. Des forêts épaisses du Québec et de la pampa désertique d’Argentine, de la paseo maritimo de Barcelone et des quar- tiers portuaires de Beyrouth, du Portugal, de Belgique, de Cameroun ou du Cher, de Norvège, d’Italie et d’ailleurs, les affluents qui viennent rejoindre la Moselle sont aussi nombreux que les feuilles des tilleuls. Ils invitent à se perdre pour retrou- ver peut-être ce qu’on ignorait qui nous manquait et qui soudain s’impose : cette qualité de temps qu’on prend comme s’il s’écoulait différemment ici, au rythme des cygnes songeurs, des nuages accrochés aux tours de l’église Saint-Martin, des paroles qui tombent pour qu’on les ramasse, qui se lèvent pour qu’on s’y hausse, qui nous frappent parfois au visage pour nous consoler, qui savent faire pleurer, mais qui soudain sèchent nos larmes et où l’on puise la joie d’être ici ceux qui sont là et font du présent ce bien qu’on rompt comme du pain. « Le théâtre est dans la ville et la ville est dans le monde » : il est aussi à l’ombre des arbres et dès qu’on prononce les paroles dans le silence. La scène est à Pont-à-Mousson. Quelles sont les nouvelles ? Les auteur·trices qui s’affrontent au présent le font sans souci d’en révéler le secret — écrivent peut-être dans le désir qu’il se forge à son écoute. Le théâtre n’a pas besoin d’un théâtre : il a besoin de peaux et d’être dans l’air qu’on respire et le souffle et les lèvres ; le théâtre n’a besoin que de croire que le vent pourrait être du langage capable de soulever le monde pour l’emporter ail- leurs afin qu’on le regarde autrement, et dans les yeux — ailleurs, par exemple : ici.












