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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Ne pas avoir pied, et ne pas perdre pied dans ce « ne plus avoir pied ». Voler dériva de nager.
Pascal Quignard, Les Heures heureuses (2023)
Peu de choses sont aussi intouchables que la nuit : son reflet dans nos rêves à la surface du miroir ; la peur d’enfance ; le désir qui est comme l’envers de la peur ; le regret qui est tout à la fois une peur et un désir ; le vertige qui est le désir d’avoir peur — et rien d’autre que la mer donne cette sensation d’être touché et de toucher, et d’être entre deux vides, le ciel et l’autre ciel qui sous la mer repose et qui est noir comme la nuit, et tout s’assemble alors dans le poing et sous le regard ce moment où, face à la mer, je vois ce bateau régner pleinement sur le rivage, et l’expression avoir pied en ce bas monde n’avait pas trouvé image plus juste, sauf quand dans la nuit il faut remonter la rue, suffoquer de peine, et chercher la voiture et ne pas la trouver, et vouloir s’adosser à la nuit qui se retire, et chercher son souffle, coupé par la lame froide de cet hiver-là.
Puisque le hasard est comme dieu — qu’il n’existe que comme cadavre qu’on ne cesse d’enjamber —, c’est évidemment un dix-sept décembre qu’on découvre (par hasard, dit-on évidemment), au cours du pavage de la Grand-Place de Mexico, capitale de la Nouvelle-Espagne, la glorieuse Pierre du Soleil, qu’on prit pour un calendrier et qui n’était plutôt qu’une sorte de cuauhxicalli sur quoi on répandait le sang pour la soif des dieux aztèques et sans doute la curiosité des autres : c’était 1790 sous le soleil, et un dix-sept décembre, Mohamed Bouazizi se sacrifiait non pour les beaux yeux du soleil, mais pour la honte des gouvernants — soulevant à lui une révolution dont les jasmins ont fané, mais dont la pourriture est le ferment d’autres soulèvements qui n’attendront pas d’autres révolutions du soleil.
Ce jour, meurt l’enfant sauvage Gaspard Hauser — « suis-je né trop tôt ou trop tard ? (chantera Verlaine) / Qu’est-ce qe je fais en ce monde ? / Ô vous tous, ma peine est profonde / Priez pour le pauvre Gaspard », inconnu assassiné par un inconnu, mais naît Jean-Baptiste Van Moer, peintre inconnu assassiné par sa peinture : des vues évidentes du Moulin de Ruyschmolen tiennent parfois lieu d’œuvre qui sont l’obsession d’une existence que l’existence abolit en une seconde au moment où on regarde le ciel pensant c’est la dernière fois, et on ne se voit pas fermer les yeux, on n’a aucune pensée pour les enfants sauvages et les soleils de Mexico, le sang versé pour lui et la profondeur de la mer devant Marseille, on pense au dix-huit décembre et qu’il n’arrivera pas, que c’est tant pis pour soi, et non tant pis pour le dix-huit décembre, et on s’abandonne aux rêves qui n’auront pas de fin : on perd pied.
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— Est-ce que chaque chose vaut exactement son prix ?
— Jamais.
Paul Claudel, L’Échange (1900)
L’inestimable du jour tient à sa faculté d’être chaque instant révolu et inaccompli, qu’il semble à la fois une promesse et un regret — l’inestimable tient à ce qu’on ne parvient jamais à se confondre avec l’idée qu’on aurait de ce qu’on vient d’être et qu’on quitte, et qui ne désarme pas pourtant, se prépare déjà à nous attendre bientôt : l’inestimable ; et si « tout ce qui a son prix est de peu de valeur », c’est peut-être parce qu’on ne possède aucun instrument capable d’établir un rapport entre une chose et une autre, et qu’on lance sur cette impuissance quelques pièces d’or comme si c’était des métaphores, mais que les métaphores s’effacent derrière ce qui ainsi nommé nous retire notre ombre, sonnante et trébuchante par-dessus le marché, sur le premier désir venu.
C’est donc un seize décembre pareil à celui-là que la Grande Flotte Blanche quitte le port d’Hampton Rhodes sous les coups de canon d’une armée entière vêtue en uniforme d’apparat, le Président Roosevelt (l’oncle) faisant le signe de la main : un tour du monde pour le conquérir et prouver, à ce monde, que cette Nation est prête à le dominer — rien de moins qu’un tour pour cela, pas un de plus et voilà tout : ce que nous enseigne le seize décembre est insignifiant, qu’il suffit de jeter une marine presque entière dans l’eau et de lui demander de revenir à son point de départ par l’ouest pour se dresser conquérante parmi toutes, et le reste (les massacres, chantages, coups d’État, bombes atomiques) ne serait que broutilles, manières de donner le change à un tour du monde jadis accompli, on ne sait plus pour quoi — un siècle plus tard, un même seize décembre, la sonde Voyager 1 aura quitté l’héliosphère, premier objet terrestre à naviguer au-delà du Système solaire : autre leçon qui claque dans le vacarme d’une classe qui n’écoute déjà plus.
Si Beethoven se donne la peine de naître, un seize décembre, hurlant à pleins poumons des cris qu’il n’entendra bientôt plus, c’est pour ne plus avoir à entendre parler de Flotte Blanche et de limite du Système solaire, du Lord protecteur Cromwell ou du sacre d’Henry VI d’Angleterre dans Notre-Dame-de-Paris consterné, mais pour se livrer au silence qui peuplera en lui l’espace entier du monde qui n’avait pas de prix, n’ayant de valeur que parce qu’un désir cherchait en lui à briser le silence qui le composait entièrement : nous en sommes aussi là, cherchant la vérité comme on frappe sur les touches d’un piano en espérant qu’il donne en retour (en échange ?) la musique capable de transformer la vie — et nous n’entendons rien que notre souffle au dedans de soi ; peut-être ne s’agit-il plus que de cela, sous l’Empire et la Multitude : ni interpréter le monde ou le changer, mais changer l’interprétation de tout changement ?
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(…) Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs.
Je meurs ; et, sur ma tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Nicolas Gilbert, Adieux à la vie
Au moment de mourir, le peintre se redresse : « du jaune, il faut du jaune… ce vert ne va pas… » — alors il ne meurt pas ; il se lève du lit, se rend à l’atelier, applique au pied de l’amandier en fleursde grands aplats jaunes qui teintent férocement le vert sans le masquer, regarde un peu, à peine, puis se détourne et la tâche étant faite, peut s’allonger et enfin mourir : sur les derniers jours de Bonnard, nul mystère, seulement cette violence qui s’inflige là où se cherche la matière : pourquoi le vert n’allait pas, et qu’est-ce qui n’allait pas dans ce vert ? Qu’est-ce que le jaune pouvait sauver, ou racheter, corriger, soulever ou traverser ? A-t-il, une fois déposé ce jaune, accompli ce qu’il fallait accomplir, achever l’œuvre de toute une vie et exécuter d’un geste l’ensemble des milles tableaux, le corps du modèle compris tant de fois approché allongé et nu, ainsi détouré finalement, fatalement ? — ou ayant déposé ce jaune et considéré, estimant qu’il ne faisait que prolonger la recherche sans l’accomplir, il s’est couché épuisé et espérant que l’agonie ne durera pas et qu’il pourrait bientôt retrouver la modèle déjà jetée en terre depuis quatre ans maintenant.
Ce 15 décembre qui nous arrive est évidemment un miracle, comme chaque jour, et comme tous les 15 décembre : il arrive pourtant qu’un tel miracle n’ait littéralement pas lieu — par exemple, et au hasard, en 1582, puisque le 9 décembre donna naissance directement au 20 décembre pour une sombre histoire de calendrier grégorien : du 9 au 20 décembre, une simple nuit, un intervalle imperceptible qui rend vain le comput intégral des jours de la création jusqu’à nous et d’autant plus vif le sentiment d’être sur la pointe la plus avancée du présent enfoncé on ne sait où encore.
C’est d’ailleurs un 15 décembre que Le Prince Faucon Toghrul Beg prend Bagdad, à qui et pour en faire quoi ? — il ne prend même pas la peine de raser Babylone qui dormait déjà du sommeil de juste sous les dunes : et c’est un 15 décembre que meurt le poète Nicolas Gilbert dont toute l’œuvre est une hantise de sa mort qu’il aura écrit tant de fois qu’il donna naissance au XIXe s. qui l’oublia sitôt les premiers vers crachés par Musset et les autres, mais c’est un 15 décembre que naît Charles Lecocq qui eut le temps de composer un bref pamphlet contre la Grande Guerre avant de mourir à vingt ans, auteur d’un seul livre inconnu et introuvable dont le titre suffit à colorer de jaune entièrement tous les 15 décembre de ce monde : Zadig à Babylone.
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La vie sur cette terre n’a jamais été éclairée par un soleil
dont le rayon lui-même aurait été le contemporain de la vision qu’il permettait.
Pascal Quignard, Les heures heureuses (2023)
Le lundi 26 septembre 2016, des fouilles dans les entrailles ruinées du château de Katsuren, l’une des puissantes forteresses Gusuku érigées dans l’archipel Okinawa à l’époque Sanzan pour défendre l’île des invasions nombreuses qui ravageaient l’archipel autour de l’an mille, ont exhumé dix pièces de cuivre au motif presque effacé : on peut malgré tout observer encore un soldat muni d’une lance et au revers le beau portrait de profil de Flavius Valrius Aurelius Constantinus, fait César en Occident le 25 juillet 306 sous le nom de Constantin 1er avant d’être consacré par décret seul maître de l’Empire à la suite de l’exécution de Licinius au printemps 325 : ces pièces de monnaie se mêlaient à la terre du château japonais entièrement ravagé par les flammes en 1242 — après les avoir confondues avec un penny tombé de la poche d’un soldat américain, l’archéologue devait se rendre à l’évidence : les pièces arrachées à la poussière subtropicale nippone avaient été forgées à Rome dix siècles avant d’avoir été abandonnées là, et d’être retrouvées près de dix autres siècles plus tard ; reste le secret qui sépare de dix siècles en dix siècles leur venue jusqu’ici et leur disparition : devant une telle image, comment ne pas renoncer à penser l’Histoire du monde autrement que comme une déflagration au ralenti destinée seulement à ce qu’on se tienne devant elle et qu’on rêve, qu’on délire, qu’on se taise.
Descendant l’escalier Saint-Charles au beau milieu de la nuit comme il faut bien appeler ce moment sans heure et sans nuance dans lequel on flotte entre deux et quatre heures, parmi les odeurs interlopes et les regards hostiles, je songeais à la course d’un ramoneur et de sa bergère, à la distance qui sépare le souvenir d’une émotion d’enfant, à ce qui suit immédiatement la fin et fait encore pleurer sans larmes.
Dans le récit d’Okinawa raconté par Pascal Quignard, manque ce qui entoure le récit : le cri des hommes dans les flammes, les lâchetés tentées pour leur échapper, la résignation peut-être au moment où il faut accepter, le geste de plonger sa main dans la poche et d’y trouver ces pièces, de les saisir et de les observer une dernière fois comme une énigme qui ne trouvera jamais de réponse, de les jeter à terre dans un dernier souffle et de tâcher de regarder malgré tout le ciel à travers la fumée sans y parvenir.
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Je n’ai qu’à ouvrir les yeux pour que recommencent le ciel et la fumée des hommes.
Samuel Beckett, Malone meurt (1951)
Ensuite, il y a : « Je vois et entends fort mal. Le large n’est plus éclairé que par reflets, c’est sur moi que mes sens sont braqués. » — il y a toujours une suite à ces phrases qui frappent en soi lourdement, tranquillement, terriblement ; autour, le ciel et la fumée des hommes ont recommencé évidemment et je suis seul, la fenêtre laisse passer le jour qui naît comme s’il agonisait et c’est peut-être ce qu’il fait : ce qu’on fait, quand on respire la première fois et que l’air étouffe lorsqu’on le laisse entrer pour toujours — pas pour toujours — et qu’on n’en revient pas ; dehors, la ville est cette phrase interminable entrecoupée de points-virgules, une femme dans le métro dira « je ne suis plus sûre de rien » au téléphone et c’est l’unique phrase que j’entendrai d’elle jusqu’à la fin des temps, je n’aurai pas vu son visage, je m’engouffrais ailleurs, oui, tout cela fabrique du temps continu, l’illusion du temps dans la désunion du continu chaque seconde reprisé sur lui-même, il faut s’y faire et on ne s’y fait pas, je ne m’y fais pas, je cherche la sortie du métro, je la trouve là où elle a toujours été — et je tourne le coin de ce couloir où je me perds de vue.
Passage en coup de vent à Paris (quelques heures seulement, rien qui permettrait de vivre) : toujours ce sentiment mêlé qu’à distance où je retrouve la Grande Ville elle a basculé vers des lieux que je ne rejoindrai plus — comme on tombe du bateau et qu’on le voit s’échapper, pourtant à portée de main, de regard, mais le courant est trop fort, j’aurai beau crier, le vent, le froid, la nuit, les étoiles par-dessus le ciel lui-même et la profondeur dessous qui m’appellent et que je vais rejoindre.
Il pleut toujours sur le génie de la Place de la Bastille : un type là-bas fait le tour de la place, je l’observe, il tend une pancarte en silence, manifeste sagement ; il attend que le feu passe au vert et traverse : il a écrit sur la pancarte un seul mot : Rien.
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Ainsi effeuillai-je en vain, une rose
La rose privée de la terreur
Et de la sexualité, au temps, justement,
Où l’on me demandait d’être le partisan
Sans aveux et sans larmes.
Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose (3 septembre 1963)
« Le temps qui reste se réduit à toute vitesse » vient de lâcher, comme des balles qu’on tire sur le premier chien qui passe (c’était moi), la radio : on évoquait sans doute, avec le ton posé que possèdent ceux qui ne sont là que pour transmettre, la fonte des glaces — on ne dit jamais le bruit que fait la glace quand elle fond, comme on ne dit jamais que ce qui nous saisira quand la vague viendra nous frapper, ce sera d’abord le grand froid de l’eau qui sera peut-être un soulagement au milieu de la fournaise qui nous cernera —, et ce qui s’ensuit : pas grand-chose, de fait, tant il est décevant de décrire la catastrophe quand elle a déjà eu lieu et qu’elle n’a pris aucune des formes qu’on pouvait espérer, grand fracas de feux, bruits terribles ou déflagration d’Apocalypse, non : de l’eau qui monte peu à peu et voilà tout, et la chaleur qui prend imperceptiblement un degré après l’autre — décidément, il est pénible de décrire le désastre, alors on tourne les yeux vers l’un des derniers soleils d’hiver et on se crève les yeux de beauté à chercher de savoir comme il s’y prend pour être si purement l’image de l’image même, celle qui se dérobe.
Mes erreurs appartiennent au passé, certes, mais l’avenir attend lui aussi que je le double et le déborde et le laisse derrière moi, pour qu’il se repaisse de mes erreurs — quant à moi, je n’appartiens qu’à mon ombre, et elle s’allonge dans le soir quand je veux l’approcher.
Je lis quelque part au hasard : « Le plus bel hiver du monde ne peut donner que le froid qu’il a » : le froid qu’il n’a pas, il nous le laisse sans doute, au fond de nous, formant le dernier continent glacé du monde, tandis qu’on cherchera désespérément la lame coupante, glacée, capable de le déchirer.
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Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ?
Charles Baudelaire, Le monde va finir
Chaque jour que Dieu péniblement fait, jetant sur nous autres son pâle ouvrage de plus en plus bâclé, un mot surgit, nouveau et toujours plus désespérément qui nous laisse perplexes la plupart du temps, incrédules même devant l’ingéniosité de l’époque, las aussi de tant d’effort pour saccager ce qui reste de la réalité : soit aujourd’hui le mot de narratif — on ne saura pas vraiment ce que cela veut dire, mais on voit clairement ce qu’il dit et comment il sert à l’agenda de la domination : si l’enjeu est d’imposer un récit capable de mettre au pas le monde, il est crucial d’être moins maître des horloges que du roman qui sait organiser le temps ; installer un narratif qui pourra ainsi tenir lieu de grille de lecture des jours, des nuits et de ce qui entre les jours et les nuits nous tenaille — fabriquer l’enchaînement logique (autant dire fatale) des faits dans la mesure où ce narratif viendra confirmer ce qu’on voudrait que soit le monde lui-même du point de vue de ceux qui tiennent le manche pour mieux le fracasser sur le crâne de ceux qui voudrait l’empoigner : voilà tout.
Pour respondre au narratif/De vostre briefve expositive, propose Littré qui ne se trompe jamais, surtout quand il a recours à Orléans (Rondel, 69) — sauf qu’il ne souhaite illustrer par là nulle manipulation du langage posé sur la fabrication raciste d’un état du monde, seulement évoquer le « procès-verbal du fait » — on sait, aujourd’hui, qu’il n’y a de procès, et singulièrement verbal, que celui qui nous condamne à cette peine de voir la réalité entre les quatre fers de la violence dite légitime des forces de tous ordres : l’enjeu sera, ici comme ailleurs, de faire de l’usage de ce mot l’autre lieu du combat, d’organiser le rapport de forces à cet endroit-là et narratif contre narratif, renverser avec ce mot tout ce corps cadavre qui nous gouverne.
L’homme, sur le banc, restera assez longtemps pour que les oiseaux, d’abord craintifs, puis apprivoisés, s’habituent à sa présence, volent autour de lui, l’oublient, et puissent même le dévorer sans s’apercevoir qu’il est là.
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C’est après Zarathoustra seulement que nous pouvons
« DEMANDER PARDON À NOS ENFANTS
D’AVOIR ÉTÉ LES FILS DE NOS PÈRES »Georges Bataille, Acéphale (Chroniques nietzschéenne)
Si l’apogée d’une civilisation est cette crise qui désagrège l’existence, il est grand temps que cette civilisation bascule dans la fosse commune où l’attendent les autres, celles qui auraient voulu emporter avec elles tous les corps qu’elles ont vomis : chaque civilisation prend soin d’arracher la part de vie qui reste au moment où, pleinement accomplie, elle s’effondre de tout son poids — nous en étions là, comme toujours, quand fatalement cette fois tout semble être emporté, et pas seulement les formes de la vie, mais puisque cette civilisation avait décidé de se fonder sur la confusion de la vie et de sa destruction, le saccage de son enveloppe allait entraîner le reste, la moindre parcelle de terre exploitée comme un vulgaire travailleur et la conception de l’espace, celle du temps puis tout ce qui s’ensuit jusqu’à ce rien qui suit la pensée qui vient à celui qui découvre les lois de la chute des corps au moment où son corps percute le sol après s’être lancé depuis le dernier étage de la plus haute tour de la dernière ville qui restait après la bataille remportée.
La preuve du pudding, c’est quand on le mange, affirma celui qui dit aussi que toute religion n’est que le reflet fantastique, dans le cerveau des hommes, des puissances extérieures qui dominent leur existence quotidienne, reflet dans lequel les puissances terrestres prennent la forme de puissances supra-terrestres — et il faut tenir tout cela ensemble, comment ?
Tandis que le ciel tombait sans bruit à cause de cette lumière là-bas qui amortissait le choc, personne ne songeait à rien d’autre qu’à rentrer, qu’importe où, et, ce soir, c’était contre cela aussi que voulait dire vivre.
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Les barrières dressées entre l’avenir et le passé s’effondrent ainsi d’elles-mêmes, de l’avenir non devenu devient visible dans le passé, tandis que du passé vengé et recueilli comme un héritage devient visible dans l’avenir.
Ernst Bloch, Le Principe Espérance (1976)
L’espérance de vie : violence de la phrase, crachat au visage quand on sait bien de quoi il en retourne, et qu’en fait d’espérance, qu’en fait de vie, il n’y a qu’un décompte funèbre — on sait aussi les raffinements, qu’on mesure désormais l’espérance de vie en bonne santé, mais personne ne dit ce qu’est une santé bonne dans ce bas monde, ce qui lie le bon et le bien, et l’espérance : violente, oui, la phrase qu’on reçoit comme si c’était de mauvaise grâce qu’ils nous accordaient de quoi passer la nuit, l’hiver peut-être, et après : advienne que pourra — j’ai choisi, moi, de longtemps, de me confier au désespoir pour solde de tout compte, de n’avoir pas affaire avec l’espoir : oui, je sais les vertus du principe espérance, et comme le passé sait aussi porter les germes possibles d’un autre avenir, je sais, oui, mais c’est bien cela que je nomme désespoir, ce désir de n’entretenir nul rapport avec les projets que ce temps mûri pour lui-même, qu’il n’y a rien à attendre de ce qui ne fait que remplir l’agenda de la catastrophe : que s’il faut « s’emparer d’un souvenir tel qu’il surgit à l’instant du danger », c’est pour mieux se défaire du présent, renverser le péril en autre chose que lui-même : que si le souvenir est l’arme seule capable d’affronter le présent, on ne l’exécute qu’en désespoir de cause.
L’homme, bouteille d’oxygène au côté, valve respiratoire, d’un pas lourd s’avance dans le cabinet du kiné et se dirige vers le vélo dit d’appartement : tandis que je réapprends à mon bras à se plier (et qu’il refuse obstinément à le faire), je regarderai cet homme, pas même vieux, tourner les jambes et rouler, le souffle court et rapide, haletant dès les premiers tours de roue, et aller, immobile au milieu des patients qui comme moi exécutaient des mouvements, aller encore, vers l’horizon qui ne reculait pas, rouler du mieux qu’il le pouvait sur le vélo artificiel, obéissant aux injonctions des médecins sans doute, et aller, remporter d’invisibles victoires sur les lignes d’arrivée imaginaires.
Le soleil ne tombe pas, c’est la terre qui s’effondre et va rejoindre ce point où la lumière s’efface : plus que tout, je confie ma vie dans ces quelques instants où, le soleil couché, il ne fait pas encore nuit — quelque chose résiste, persiste à exister, demeure suspendu dans l’air comme hésitant (n’est-ce pas cela qu’on nomme l’heure entre chien et loup ?), et puis, lentement, déçu que rien n’arrive peut-être, ou que tout continue, la lumière cède, s’éloigne, laisse toute la place à la nuit noire d’encre et de tombeau.
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Saint-Paul a écrit : Vetera transierunt sed omnia nova.
Les vieux ont beau vieillir, toutes choses sont neuves.
Pascal Quignard, Les heures heureuses (2023)
Si dans chaque geste réalisé pour la première fois s’accomplit tous les gestes, c’est que se réalise en lui toute première fois et ce qui s’achève en cela, s’exaspère : un premier pas porte en lui l’idée de marche et de chute, y compris celle d’Adam et d’Ève morts de honte au jour de cette naissance, les bras repliés sur leur corps nu cherchant à masquer leur peau et ne le pouvant pas — oui, un premier pas porte toujours en lui celui qui fut posé hors du jardin, ce pas qui inventa le monde pour nous, marche repoussant ses limites à chaque pas : ainsi du ciel traversé des nuages recommence le ciel, et du jour amassé au-dessus de nous, de l’aube, et du soir que l’aube appelle et porte, ainsi de ce cri qu’on pousse au fond de soi quand on s’endort, ainsi des lèvres posées sur les lèvres fermées et qui se serrent encore, ainsi de tout — sauf de la nuit, qui ne commence jamais, qui ne s’achève pas, qui seule demeure immobile sur elle-même et comme pour toujours et qui se brise soudain dans son oubli pour nous laisser seuls.
En sortant du bus, longeant la mer, mes pensées échouées sur elles-mêmes comme la mer en contre-bas, ce type qui me regarde au loin, et quand je m’approche, qui me lâche : « pardon » en baissant les yeux soudain, et je ne m’arrête pas, je continue, je me retourne seulement vingt mètres plus loin et je le vois le visage entre ses mains comme secoué de sanglots, restant là.
Dans le rêve de cette nuit, encore cette image : je perds l’enfant dans un marché bondé, alors je me mets à courir, je cours, je ne m’arrête pas, je ne me rends pas compte que je m’éloigne, je cours, je saute dans le fleuve, je nage, je plonge dans l’eau, je le cherche derrière les pierres dans l’eau, je ressors trempé, je cours encore, je m’enfonce dans la jungle, je me perds de vue.














