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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l’épaisseur du globe. Peut-être des gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables. Aux heures d’amertume je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?
Rimb., « Enfance », V (Illuminations, 1875)
Par la fenêtre, le vent donne la leçon ; il n’y a rien devant lui alors il passe comme s’il était du temps, de la mer, rien : il ne s’éloigne pas, il ne s’approche de rien, il traverse le cadre de la fenêtre sans effort — des arbres témoignent là-bas que quelque chose a lieu : il y a plutôt, autour de moi, les nouvelles ouvertes sur l’écran, comme le monde éventré et les entrailles répandues sur le sol diraient toutes les formes de dégoût, les crimes commis au nom de l’ordre, les incendies qui ravagent, les insultes du pouvoir, tout qui donnerait encore envie de se réfugier loin — le vent attise le feu et disperse les cendres, ramènent les odeurs et les chasse : si salubre est le vent, il donne des nouvelles de la pourriture de ce monde — comment va-t-il ? Il s’en vient, qu’il s’en aille.
Lire les quelques mois d’hiver 1525 qui vont m’occuper toute l’année à venir me fait apprendre que le mot sabotage vient du bruit des sabots sur le sol qui annonce la colère paysanne, le « ça suffit » des mains ouvrières, la dignité de marcher cette fois d’un même pas et de ne pas se laisser écraser par la chaussure bourgeoise : on marchait longuement de village en village pour chercher un peintre qui saurait dessiner sur les étendards le sabot qui servirait de signe de ralliement, parfois les contours d’un fou suffiraient, parfois, on tracerait des formes plus secrètes encore, une faucille, le souffle du vent, que sais-je : tout pourrait servir à faire entendre le sabot.
Cette fois, je ne ratais pas le train, j’y montais au moment où il quittait la gare, sauf qu’il partait dans l’autre sens : le rêve s’affolait alors, je voyais disparaître le paysage, les voitures du train devenaient peu à peu vides, il ne restait plus que moi dans ce train qui s’enfonçait quelque part en moi, mais où, où, demandais-je en hurlant au contrôleur qui me souriait et gardait le silence.
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Rien n’est perdu puisqu’il suffit
Qu’un seul de nous dans la tourmente
Reste pareil à ce qu’il fut
Pour sauver tout l’espoir du monde.René Arcos, Le sang des autres, 1919
Au pied de la Pierra Menta, on pourrait bien être au sommet du monde ; il suffit de lever les paumes vers le ciel pour le heurter — on est par-dessus l’horizon ou quelque part où la terre se sépare d’elle-même et s’éloigne : on jouit de la vue de Babel juste avant nos langues emmêlées, d’ailleurs on ne dit rien : du haut de Babel, on ne disait sans doute rien ; au pied de la Pierra Menta on ne sera qu’au bord d’un des mondes, aussi éloigné que possible de la rumeur des choses qui nous parvient d’ici avec la violence que possède la mort devant l’arbre ou l’arbre qu’on abat et qui sert d’abri à un faible oiseau fuyant le rapace : on est la faiblesse de l’oiseau et le tronc de l’arbre, et le cri de l’homme qui frappe de toutes ses forces sur le tronc, on est tout cela au pied de la Pierra Menta tandis qu’on ne sait rien, qu’on regarde la montagne comme si elle était là depuis toujours, comme s’il n’y avait pas, plus bas, un enfant qu’on abat d’une balle dans la tête.
Sortir du monde rend l’exercice d’y revenir plus pénible encore et plus nécessaire, on s’y aventure avec davantage de précautions — apparait plus férocement la vanité : le masque comique et les vaines prétentions de s’y mêler ; se révèle tout aussi terriblement quand les événements ont lieu toute la puissance de la fatalité : comme d’un train qui déraille sur toute la durée de son trajet et qui finit par arriver dans une autre gare, qu’il ravage.
Serait-on voué à réduire cette vie au rappel insistant de la distinction entre violence et brutalité — que la violence est plus légitime quand elle s’exerce contre celui qui possède le pouvoir (et avant tout : le pouvoir de frapper sans être puni), et la brutalité plus injuste lorsqu’elle se révèle instrument de domination ? Le ciel met bien chaque jour de chaque nuit à refaire la course, et les couleurs qu’il invente chaque matin valent peut-être l’effort pénible de recommencer le monde.
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Écrire : renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous.
Georges Perros, Papiers Collés
À cause des rêves précis de la nuit, ne pas réussir à entrer dans le jour, ou seulement sans y croire, être pour une fois celui à qui on ne le fait pas, dehors il pleut si fort que tout pourrait s’effondrer, le tonnerre précède presque la foudre, la fatigue épuise, le ciel est remué comme la mer là-bas, il y a ces pages à affronter à mains nues, j’apprends le mots décemillénaire et la certitude qu’il ne me servira pas, je lis tout ce que je peux sur cette histoire d’enfants naufragés de la jungle colombienneretrouvés quarante jours après le crash de leur avion et qui ont vu leur mère survivre quatre jours à ses blessures et mourir sous leurs yeux (personne pour imaginer les dernières pensées de cette mère après avoir regardé l’un après après ses enfants cernés par les jaguars et les arbres) : nous sommes nous aussi ces enfants naufragés devant la mère agonisante qui ferme les yeux en tâchant de ne pas imaginer le pire, et qui n’y parvient pas.
D’où vient qu’on ne doit pas dire du mal d’un mort, eût-il été la corruption incarnée, le viol impuni, l’arrogance faite pouvoir, et le pouvoir entièrement coulé dans l’arrogance avachie sur elle-même, coupable d’autant plus d’avoir rendu possible le pire de nos jours, d’où vient ce respect que l’on devrait à ce qui fait honte d’être encore vivant ?
L’expression incompréhensible et presque magique quand on se la répète une, deux, mille et une fois : ne perdre rien pour attendre.
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Je reviendrai hors de moi
Un jour en octobre en chute de pluieHeiner Müller
D’où vient ce poids en nous, ce fond de tristesse et de colère qui nous fonde — nous attache à la terre, nous empêche de rejoindre le ciel qu’on ne regarde que comme ce qui manque, ou comme la mer : ce qui devant nous ne fait que se rejoindre hors de nous ; d’où vient, dans les rêves, ce sentiment que tout fait défaut, les désirs et les peurs, que rien ne s’accomplit : d’où vient que le temps se perd, que l’horizon est ce qui s’éloigne et la fatigue ce qui toujours s’accroit : d’où vient que le désir demeure, relance la douleur d’être et de vouloir ne jamais renoncer à ce qu’on n’est pas encore : et les cris au fond de soi qu’on ne sait pas hurler, d’où ?
Rennes flotte le soir comme une île sur la Vilaine, je marche de nouveau sur quelques traces perdues, je ne me souviens de rien, j’avais pourtant vingt-deux ans par ici, mon ombre traîne quelque part, vers République, ou Saint-Anne, Saint-Michel, non, nulle part : il n’y a que des vivants ici.
La lecture de Kae Tempest, le soir, dehors, au milieu des rires sans pudeur des clients du bistrot, comme si la parole du livre se jetait sur le monde et en dévisageait les hontes, et moi, entre le texte et la réalité, je me tenais, porte battante, effaré, à distance de tout.
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À quoi comparer ce monde ?
À la vague blanche derrière
un bateau parti à la rame
dans l’aube ?Mansei
À ce qui tombe dehors, pluie ou soir, silence effrayant sous les étoiles qui tombent elles aussi, mais qui ne heurtent le sol qu’en notre absence ; à ce qui s’éloigne de nous chaque jour et qui fondait pourtant la part la plus certaine, vivante, terrible de nous ; au type allongé dans ses guenilles qui me demande si ça va et à qui je réponds d’un mouvement de tête ; à ces matins quand le rêve précis brutalement s’échappe, ne reviendra pas ; à ce qui pousse entre les tombes ; aux fusillés des premiers jours de la révolution ; à l’aube, au soir, à tout ce qui tient éloigné l’aube et le soir ; à une feuille ; à rien.
Ouvrir des pages au hasard de cette vie de Müntzer par Bloch : aucune ne parle de Müntzer, toutes du poids de la terre ou de ce qui la soulève, de ce à quoi est appelée une vie et du silence qui nous cerne, et peut-être est-cela qu’on appelle un livre, ou la terre, ou ce poids de la terre en nous qui empêche qu’on renonce tout à fait.
Ces dernières nuits, réveil en sursaut à trois heures du matin (parfois un peu plus tard, mais toujours dans la nuit) : sans vraiment savoir ce qui me jette dans le jour, et je suis comme celui qui a manqué le dernier métro, contraint d’attendre que recommence le temps pour se coucher, mais qui sera toujours à contretemps désormais, j’écoute les moustiques chanter autour de moi, ce moment d’avant l’heure bleue, d’avant le temps, ce qui précède les prises des villes et ce qui suit la mort d’un roi ; j’attends, je fais en moi-même le compte de ce qui a eu lieu, j’ai renoncé à l’espérance, je tâche de faire semblant de dormir pour m’endormir et les images de massacres me bercent ; dehors, les bêtes sauvages chassent, je suis leur proie et elles l’ignorent, il pleut.
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Mais où sont-ils passés, les siècles et les rois ?
Et l’herbe exterminée aux sabots du barbare,
Et les sabots exterminants ? Et la cithare
Héroïque, et l’arbre d’Adam, et l’autre Bois ?
Seul est vrai le présent, ce désert. La mémoire
Bâtit le temps. L’horloge et le calendrier
Ont la succession et le dol pour métier.Borgès, L’instant
Comment vivre dans un monde qui existe si peu ? — on posait dans le journal cette question à Borgès qui répondra à peine, ou comme le monde existe : et la dette est payée ; c’est ainsi : le ciel s’efface, les hommes disparaissent, les rêves s’éloignent, les désirs les uns après les autres semblent moins précis, les luttes seules demeurent avec leur férocité têtue, toujours plus âpre comme si elles refusaient de singer la réalité et sa façon de passer, effet Doppler garanti — alors dans ces jours de peine, s’y tenir encore : non comme on tient la promesse qu’on s’était faite, enfant, mais comme au sommet du col dans le vent terrible, la main agrippe encore la pierre, et qu’on ferme les yeux, qu’on va tomber, qu’on ne le fait pas encore, que l’être est tout entier la main serrée sur la pierre et que le vent redouble.
Derrière moi, douze heures de train ces quinze derniers jours et pour la semaine qui vient, douze autres : il y aura une vie de Müntzer à traverser en même temps que la campagne profonde, la chute de Nabonide, des rêves de Babel par Borgès et inversement, il y aura Kae Tempest et la rage de transmettre, des courriers en souffrance, des nuits au sommeil approximatif, des façons de chercher des yeux la lune si elle existe.
Il est dix heures du soir et ce sera donc la dernière fois dans cette existence terrestre que le vingt-huit mai deux mille vingt-trois passera, il l’aura fait comme en travers de la route qui n’aura mené qu’ici, j’aurai regardé sur les bas-côtés avec l’impression d’être observé par une bête sauvage prête à se jeter sur moi.
L’année est simulacre aussi bien que l’histoire.
Entre l’aube et la nuit un abîme d’efforts
S’ouvre, et de soins et de lumières et de morts ;
Faussement il se croit le même, ce visage
Qui se cherche aux miroirs fatigués de la nuit.
Pas d’autre ciel, et d’autre enfer pas davantage,
Que la mince seconde à tout jamais qui fuit. -

Vous qui regardez,
apprenez à voir.Brecht
Aller au théâtre, s’astreindre à cette discipline, s’exposer à l’incompréhension et à l’humiliation, ou à la médiocrité (et à l’humiliation encore), parfois — plus rarement — à l’incompréhension qui ouvre aux possibles du monde, on ne le fait pas pour le théâtre, encore moins pour le plaisir qu’on y trouverait, mais pour apprendre à mieux voir ce qu’on fait de nous, ce que l’Histoire inflige — par exemple à notre capacité de voir —, et à nous repérer dans le désordre des temps : où en est la nuit ? c’est toujours la question qu’on se pose quand on sort du théâtre — quand on s’est enfermé là-bas, il faisait jour, et quelque chose s’est passé, du temps peut-être, mais lequel : où en est la nuit où l’on est désormais plongé, la question vaut cette peine, où est la nuit qui nous cerne et où on en est, de la nuit : par où l’envisager et comment je la regarde désormais que mon œil s’est heurté aux réalités de fantômes du théâtre, que mon œil a été brutalisé, que mon œil a été exercé à regarder autrement comment passait le temps, par où entraient la lumière et les corps, ce que le langage remuait dans l’ombre au fond de moi : aller au théâtre pour mieux voir où en est la nuit.
Elle s’approche de moi, la vieillarde, me demande des sous pour un pansement : je fouille dans mes poches et ne trouve rien, elle insiste : me montre sa blessure, à la jambe — je vois alors la jambe sans peau, plaie à vif où se laissait voir les muscles, les tendons, l’os peut-être ; elle me regarde et s’éloigne, marche d’un pas lent et lourd avec sa jambe trouée au-delà de la douleur de sorte qu’elle ne ressentait plus rien, le vent la traversait comme le faisait le regard des gens.
Aix-en-Provence le soir rempli jusqu’à la gorge de cris d’adolescents cherchant à boire toute leur jeunesse afin de mieux l’observer dans le verre vide — et de s’effondrer d’ivresse en regrettant déjà leur vie à venir qui les attend et va les emporter.
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Qu’est-ce qui en ce monde existe vraiment, sinon ce qui n’est pas de ce monde ?
Cristina Campo
Le train, vers Rennes, et retour ; les solitudes entassées, les hurlements des enfants, les flics qui passent et qui dès le terminus passeront les menottes à ceux qui voulaient seulement passer (ils diront cela, quand je serai à la hauteur : « on voulait passer ! », je ne saurai pas où ; en face, les uniformes répéteront seulement On ne veut rien entendre ; on ne veut rien entendre…)– la fac de Rennes II marquée au fer rouge des occupations sans doute vidées, partout les inscriptions rageuses et les colères, les déflagrations qu’on imagine ici, les expériences : sur quoi désormais passaient ceux qui passent, et j’en étais, je venais après, je ne comprendrai rien, je regardais seulement et j’essayais d’apprendre malgré tout : et au retour, dans Aix, après le théâtre, après Emma Dante, après les gestes commis là-bas sur scène pour faire remuer le temps, l’existence, la peine : avoir de la peine, oui, pour la ville, et les corps, les types aux menottes, les étudiants vidés, les inscriptions bientôt effacées, pour l’oubli qui commençait déjà, pour la nuit entière, pour tout ce qui meurt à cet instant, avoir cette peine, la prendre avec soi, ne pas savoir qu’en faire, l’allonger dans un coin de l’Histoire, la regarder comme un oiseau crevé qui ressemble à n’importe quel rat, tâcher de se souvenir de cet instant-là, de la peine, et ne jamais l’oublier, travailler à lui donner forme, toute la vie.
Il y avait dans le train, la lecture de Gatti — L’Opéra avec titre long —, qui soudain, insidieusement, avec violence et amitié, obligeait : et toi, quels sont tes morts et qu’en as-tu fait, qui sont tes morts qui te possèdent, que tu hantes aussi, que tu déranges, quels ces morts qui ne te laissent pas en repos, que tu ne laisses pas en repos : et ces morts, quelle honte font-ils à ta vie, et comment t’en rendre digne ; vivant : toi ?
Au théâtre donc ce soir : Misericordia d’Emma Dante (il faudra avoir la force d’écrire), seulement repartir avec cela : le signe de la main quand on dit adieu, ce mouvement du corps quand on abandonne l’enfant : on ne l’abandonne pas, on lui a appris à être seul – j’allais dire : libre, mais c’est faux : seul, oui, et vraiment —, qu’on ne commet les enfants que pour les abandonner, qu’on les élève dans ce seul but de leur apprendre la solitude, terrible et plus grande que le ciel, et que tout commence ensuite : la terreur, la pitié, et tout ce qui ne se dit pas.
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Il faut toujours avoir deux idées : l’une pour tuer l’autre.
Georges Braque
Il n’a été tiré de ce texte aucun exemplaire sur Yearling blanc ou Madagascar, pas même sur vélin pur fil, ni sur alfa satiné, il n’y eut aucun retirage grand format, sur Hollande, sur Japon, sur vélin Or Turner, ou sur Ronsard, sans parler des vélins d’Arches, Annam de Rives, et Montval : et quand on songe au bruit que cela devait faire de frapper avec le roseau sur l’argile humidifié par un peu d’eau arrachée à l’Euphrate, on ne le peut pas, c’est inimaginable alors je me réfugie dans la voix de Dom La Nena qui chante, murmure plutôt, les mélodies de Llhasa ou de The National, et de l’écrire ici, de le frapper, cela suffit pour passer ce jour (bien sûr que non).
Une partie de l’après-midi, je l’aurai passé cherchant les gestes que fit Alexandre Le Grand au pied du tombeau d’Achille au cap Sigée, certain que cela rejoindrait la somme de mes ignorances, et : je trouve : alors, je les dépose ici, en mémoire : ainsi-a-t-il accosté à l’aube avec des cavaliers thessaliens garants du culte sur les rivages de Troade ; on a approché du Tumulus sacré dont on a fait le tour, à cheval, par cercles concentriques ; puis, soudain, on a rejoué une charge de cavalerie qu’on a abattu presque au bord du talus ; enfin, on a adressé les prières et fait les sacrifice : non pas le taureau voué aux héros, mais l’agneau noir dédié aux dieux — la cérémonie, tant guerrière que religieuse, s’est achevé on s’est retiré, non sans invoquer contre l’ennemi perse Darius, qu’on a couvert d’injures, lui et ses chevaux dont on a hurlé les noms : Balios et Xanthos, et on s’en est allé — c’est par de tels rituels — que je retranscris ici scrupuleusement comme autrefois les scribes de Babylone, et avec la même attention désinvolte que Philostrate — qu’on sait que le monde autrefois a eu lieu et s’est perdu, sans qu’on sache où ; d’ailleurs, on ignore aujourd’hui où se trouve le sépulcre d’Achille, pas plus que le sarcophage d’Alexandre, ou les cadavres des chevaux de Darius.
Je prends des photos dans Turbulence Bâtiment des Arts comme si c’était des pierres dans une carrière ouverte en me disant que cela pourra servir, mais à quoi — une pierre peut lever une maison, ou se jeter sur des hommes en armes, je ne sais pas, décidément, je ne sais rien.
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Le grain de blé qui germe et fend la terre gelée, le bec du poussin qui brise la coquille de l’oeuf, la fécondation de la femme, la naissance d’un enfant relèvent d’accusation de violence. Et personne ne met en cause l’enfant, la femme, le poussin, le bourgeon, le grain de blé.
Jean Genet, « Violence et brutalité », Le Monde, 2 Septembre 1977
L’époque est peut-être née pour cela : dire ce qui relève de la violence d’une part et de la brutalité d’autre part, opérer le distinguo définitif qui sépare les deux côtés de la matraque, entre celui qui reçoit le coup et le rend ; et celui qui le donne parce qu’i le peut, qu’il est le pouvoir : qu’il doit prouver à ses propres yeux qu’il le détient, qu’un pouvoir ne sert que si on s’en sert, si possible sur le crâne du premier venu sur quoi le pouvoir s’exerce, que face aux grenades de désencerclement, on ne possède que nos mains nues (qu’on nous arrache), et les yeux pour pleurer (qu’on nous arrache aussi), et qu’il faut regarder pour cela et pour ces yeux arrachés les images ne sortant des manifestations, tandis que, dans la foule, on se contenterait d’avancer, battre le pavé tandis qu’il est chaud, que l’on crie, que le monde derrière soi fait ce bruit de tonfa sur les boucliers en Plexiglas, que le soir tombe sous leurs coups, et que des lendemains les relèvent.
Le vent chasse les nuages comme si ce n’était pas lui la proie, que derrière l’orage se tient prêt, tapie dans son ombre, va se jeter sur lui et le dévorer.
Le miracle des roses : incompréhensible, presque scandaleux, et puisqu’il est interdit d’arroser, d’autant plus terrible, implacable.
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