Les villes qui n’existent pas | Atitlán
1er novembre 2017


Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.
— Présentation du projet
— Sommaire des textes :
- #1 : Bielefeld
- #2 : Atlantide
- #3 : Troie
- #4 : Detroit
- #5 : Tombouctou

Et pour continuer : la plus submergée d’entre elles : Atitlán.


Je suis dans un petit paradis, avec une merveilleuse maison pour moi tout seul, qui, quand j’ouvre la porte le matin, voit le soleil trois fois, bas dans le ciel, sur le lac, et encore sur le sable jusqu’à l’entrée. Trois petites enjambées et hop, on se baigne dans l’eau tiède. C’est un petit village perdu, au bord du lac Attitlan, sans route, pleins d’indiens de toutes les couleurs ; je loge et bouffe pour moins que rien (matin : riz, oeufs, frijolès ; soir : frijolès, oeufs, riz ; je me mets à adorer les tortillas), j’ai une table et une chaise pour écrire, et l’envie de rester ici jusqu’à ce que j’ai fini ma pièce.

B.-M. Koltès
(Lettre à Madeleine C., San Pedro de la Laguna, 10 octobre 1978 Guatemala)

Autour sont les monts San Pedro, Tolimán et Atitlán qui donne son nom au lac : ce ne sont pas des monts, ce n’est pas un lac. Les volcans qui forment l’horizon ici menacent – parfois ils crachent, parfois ils s’enfoncent pour creuser ce trou où se déposent toutes les eaux des pluies ; le plus souvent ils dorment, ils rêvent peut-être.

À la surface des eaux se lève le soir un vent terrible qu’ici on nomme Xocomil dans la langue maya qui rôde ici encore comme des ombres plus vives que l’ombre à midi des hommes qui rôdent et des bateaux qui vont, lentement, affronter par pure folie le vent du soir qui se lève, terrible.

Friedrich Karl, Wilhelm Heinrich Alexander baron von Humboldt – Alexander von Humboldt pour l’histoire – a traversé sa vie pour dessiner les contours du monde à la charnière des siècles : parti en 1799, il revint avec des cartes et des images en lui qu’il ne cédera pas. Il dira du lac : « c’est le plus beau du monde » Aldous Huxley dira : « Pour moi, c’est vraiment au-dessus de tout. »

Au bord des eaux, sur la rive ouest, un village minuscule qui parle toutes les langues indiennes et vénèrent tous les dieux morts et vaincus. San Pedro est un village qu’on ne peut gagner qu’en barque depuis Panajachel – de l’autre côté du vent terrible et des dieux vainqueurs. Les enfants attendent qu’on vienne pour qu’on leur coupe les cheveux ; ici, personne ne croit sérieusement ce que de l’autre côté des rives on croit stupidement : que la terre est ronde, et que les dieux sont morts.

Sous les eaux, on ne sait pas. On voudrait se souvenir. Il y a une ville, immense et pavée d’or peut-être, ou un village minuscule submergé à midi avec ses bêtes et les bergers, ou une simple ville qui méritait le châtiment, ou rien. Comment savoir ? Il faudrait aller sous les eaux, sous le vent, sous la surface terrible du monde et demander aux cadavres des dieux, mais il n’y a pas de mot pour dire enterrer quand on est sous la mer.

Le jour des Morts, le village se rend au cimetière : répand le mauvais alcool sur la poussière et les ossements, on chante. Alors quand il faut mourir, plus tard, qu’on est à l’autre bout du monde, sur la rive de nos pays vainqueurs, on essaiera de regagner le village au bord du lac qu’on ne retrouvera jamais : sous les eaux peut-être, de l’autre côté des reflets vains de la vie, sous les eaux sans doute, par delà les apparences qui rendent vague le visage qui voudrait plonger son regard.

Ces derniers mois, ceux qui gouvernent ce monde disent vouloir explorer les profondeurs des eaux. Ils prétendent vouloir retrouver la ville perdue. Ils ne savent pas, les malheureux, qu’elle n’est pas de ce monde, ni de cette vie.


arnaud maïsetti - 1er novembre 2017

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