sillons
27 septembre 2010






Creep (Scala — reprise de Radiohead, 2007)


Sous les seins de la terre hideuse
Dieu-la chienne s’est retirée,
des seins de terre et d’eau gelée
qui pourrissent sa langue creuse

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes (’Avec moi dieu-le-chien’)


Traces qui dessinent une route (c’est le mouvement qui a dessiné le chemin, et non l’inverse) : mais aux sillons superposés, dans la même direction pourtant évidente, mille chemins, mille petites routes à l’écart insensible, mille possibilités de prendre la route — et chaque pas que je fais rend possible un autre chemin, improbable la destination : seule solution : inventer un sillon, un autre, un dernier, un qui serait là par-dessus tous les autres, visible, possible :

devant la route, nécessité qu’on s’y répande et qu’on trace ces sillons, qu’on les trace plus profondément encore : qu’on creuse et creuse juste avec ses mains d’enfants, la retourner sur elle-même, et on viderait la terre rien qu’avec ses mains, une pelle et un seau — on la remplirait de terre neuve d’avoir été retournée et disposée de ses mains, de ses mains d’enfant

et on se souviendrait alors que le poème est tout entier fabriqué d’un vers qui sillonne dans la langue, creuse et creuse dans le corps même du monde un retour toujours nouveau quand on le prononce, et comme j’aimerais, oui, dans cette terre-là me retourner en faisant basculer avec moi l’axe de la terre (d’une partie de la terre seulement, peut-être que ça suffirait) ;

envie d’y retourner et de la mordre à pleine dents, mâcher des cailloux pour — sept fois sa langue avant de parler — retourner en elle les endroits morts, les enfoncer dix pieds sous terre tandis que ce qui était dix pieds sous terre affleure maintenant à la surface :

et si je n’ai que des mains d’enfants, et pas même une pelle, un seau, qu’en faire qui pourrait changer la forme de la ville, la creuser à un endroit (un endroit suffirait sans doute, et si je parvenais à désigner cet endroit, peut-être que j’accepterais de m’y enterrer) — si je parvenais à nommer un endroit neuf de la terre ; mais on dit que la terre a été découverte dans son entier, et chaque espace nommé, loué, vendu : et si je parvenais à trouver, dans un coin, un endroit plus reculé, et que je pourrais le nommer et le creuser (qu’il n’en reste rien), je serai justifié, oui ;

langue creuse qui ménage autour d’elle un sillon d’où prend naissance ma vie peut-être : sûrement — j’ai mes mains d’enfant, et toute une vie pour le savoir.

arnaud maïsetti - 27 septembre 2010

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