ce tombeau très loin sous la terre
29 octobre 2010





All Along the Watchtower (Bob Dylan - Live Before The Flood (with the Band), [1974])


Qu’on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief, — très loin sous la terre.
Je m’accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.
A une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s’implantent, les brumes s’assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !

Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l’épaisseur du globe. Peut-être les gouffres d’azur, des puits de feu ? C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Arthur Rimbaud, (Illuminations, ’Enfance’)


J’assiste à la fondation des villes — j’y ai toute ma part, je suis d’ici, j’ai tous les droits et aucune repentance.

J’assiste pour toujours à la fondation des rues, je regarde, me penche jusqu’à tomber : j’observe : les cloisons étanches, mille petits tombeaux serrés : les bases où élever des tours qui ne tomberont jamais.

À trente étages au-dessus de ma tête, des familles entières viendront s’installer, vivre, et mourir, et se tromper avant, et pleurer la hauteur des tours qui les tentent tellement de sauter. Pour le moment, devant les bases où l’on coulera d’immenses tours de verre, je regarde l’eau monter du ciel jusqu’à mes pieds.


All Along the Watchtower (Bob Dylan - Live At Budokan, Japan [1978])


Ici, il devait y avoir de la terre, mais on l’a tellement recouverte qu’on ne sait plus. Ensuite, les trains passaient, on les voyait par dessus la rambarde s’en aller ou rentrer dans la gare proche — on se tenait à trente mètres au-dessus des wagons, on pouvait sans crainte leur lancer des pierres. Puis, on a fabriqué un toit au-dessus de ce précipice et on y construit la ville. Des grands immeubles, des bureaux.

Sur les dessins d’architecte, on recouvre ces immeubles de plantes grimpantes, de cascades d’eau (comme je hais les dessins d’architecte), de forêts luxuriantes — manquent seulement les animaux sauvages et les cages autour. La ville qu’on invente n’a pas d’âge. C’est mille maisons posées les unes sur les autres, elles pourraient avoir été construites il y a dix ans, il y a vingt ans, ou dans cent ans.

Aux frondaisons de ce siècle, il faudrait faire l’inventaire des monstres que la ville invente pour nous paraître présentable. Quand les premières tours monteront, la Bibliothèque juste en face va nous sembler si petite.

Comme j’aimerais savoir le jour où l’on coulera le béton sur les fondations : j’y lancerai un livre, je sais déjà lequel, et peut-être une pièce de monnaie. Mais sans doute me l’interdira-t-on au prétexte que cela déséquilibrerait l’édifice ? Quand on dort mal, on accuse le petit pois sous le matelas.

Moi, je veille sur les trente étages qu’on va construire : je ne dors pas, je cherche ce que je jetterai au milieu des barres de fer et du béton, quelle pièce de monnaie, quel livre.


All Along the Watchtower (Bob Dylan - Live à Paris[avril 2009])


arnaud maïsetti - 29 octobre 2010

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