Notes sur la syntaxe | (réponse à un lecteur)
4 mars 2011



vue du large



Soit ce texte, publié dans mon journal | contretemps, le 19 février dernier : fenêtre oubliée.

En commentaire, je reçois cette réponse, généreuse dans sa lecture autant que dans sa critique — ces réactions nous sont précieuses parce qu’elles prennent le parti du texte, ne sont pas closes dans la complaisance. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que ce même lecteur publie ici de telles remarques, d’exigence, d’intelligence aussi.

fenêtre oubliée 21 février 17:09, par machinn

Il n’ y a pas que les lumières qu’on oublie d’éteindre, les fenêtres qu’on oublie de regarder et les façades qui deviennent muettes à force d’obscurité. Il arrive parfois qu’on oublie de mettre une proposition principale à une phrase, qu’on omette le verbe, ce petit quelque chose qui ne rendrait plus la pensée bancale, incomplète. Je viens souvent te lire, car j’aime le faire. Taquiner tes phrases. J’ai l’impression que tu construis des châteaux de cartes.

Je ne réponds pas, je devrais le faire, sans doute. (De belles réponses, néanmoins, avec lesquelles je suis en total accord…) Répondre, moins pour me justifier que pour préciser ces choses, qui ne sont pas superflues.

Quelques jours après, le lecteur (que je ne connais pas, et qui demeure anonyme — je le respecte, mais je le regrette aussi…) précise sa pensée sur son propre site (la force d’internet, c’est comme les statuts se renversent ; lecteur, auteur, en lisant en écrivant, boucle qui ne s’achève pas).

fenêtre oubliée 28 février 16:50, par machinn

A propos des châteaux de cartes et de la syntaxe, j’ai cru utile de préciser ma pensée ici :

Voir en ligne : http://machinn.wordpress.com/2011/02/28/repenser-certaines-phrases/

J’ai répondu cette fois — et parce que ce sont des questions qui m’animent de longtemps, je me permets de reprendre ici le commentaire que j’ai laissé.

Merci à lui pour l’échange…

Réflexion en cours, et discussion ouverte.


« peut-être la syntaxe est-elle née de la hantise de la mouvance »

Claude Louis-Combet.

Prenons donc cette phrase, que tu me proposes, au hasard je suppose, mais pas que — et pensons-là (j’aime beaucoup l’idée de Barthes que tu rappelles)…

"Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment — dehors, cette fenêtre au milieu des centaines parmi l’immeuble dressé devant moi chaque jour que je suis à cette table pour lire, travailler, écrire."

Bien sûr, il n’y a pas de proposition principale ; la phrase est de ce point de vue tronquée : non pas fausse, on le sait depuis longtemps que la détermination de la phrase n’est pas verbale, mais comme interrompue (et c’est telle que je l’ai voulue ; non, pas voulue : ’rêvée’ plutôt ? et même, si j’étais encore plus arrogant, ’désirée’.) L’interruption, ce serait précisément cela, la pensée de la phrase, sa pensée, la formulation de la pensée, de cette pensée : et comment en retour elle pourrait penser : comme je l’ai pensée.

"Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment — "

 : le tiret n’est pas là pour ajouter, préciser, mais pour interrompre, et dès lors, impossible de revenir en amont. Les mots qu’on placera après interdiront qu’on y revienne. Solitude brisée qui empêche la phrase de se bâtir en proposition verbale, centrée autour de son verbe. C’est cette espèce de décentrement que j’essaie ici (essayer : comme on essaie sa langue à une expérience donnée du monde). Le décentrement devient une loi syntaxique, je crois (n’ai pas réfléchi en ces termes, c’est toi qui m’y invites (et grand merci !)).

Si je voulais préciser davantage, je dirais que le tiret devient le verbe et la trace de son absence, disant par là qu’il manque tout en comblant ce manque.

Le reste de la phrase ne fera que dire cette solitude posée, et cette solitude impossible : seule au milieu de l’immeuble, seule au milieu des autres éteintes. Et comme il n’y a pas d’objectivité du réel sans une construction de soi en retour, du moins, je le crois, c’est toute cette solitude intérieure que j’essaie (?) alors de reconnaître, de reconstruire. Ainsi :solitude de la fenêtre projetée, évidemment, en soi, projection de soi sur tout ce qui bruit au-dehors (je réalise qu’il n’y a pas non plus de verbe ici. Je le sais, je laisse.)

J’ajoute une dernière chose : j’ai le souci de la syntaxe autant que de la précision du mot (et je crois la partager avec toi), et je ne tiens rien de plus en horreur que le défaut syntaxique (son manque, son déséquilibre) qui fait entendre ce déhanchement par devers la phrase, comme quelque chose qui agirait dans la phrase malgré elle. Mais puisqu’il n’y a pas d’écriture sans contestation du donné, de toute forme donnée, politique, imaginaire, fantasmatique, subjective, et donc, syntaxique, je m’efforce, à ma petite mesure, de pousser la syntaxe jusqu’au point où me l’approprier, jusqu’à m’en rendre si possible non plus dépendant, non plus usager, mais comme pour m’en fabriquer une langue.

Les pages de mes carnets en ligne sont à chaque fois des essais de langue : j’essaie de laisser à l’échec, à l’erreur, sa plus grande chance. C’est pourquoi, en écrivant chaque jour, il arrive que le jeu qui s’inscrit entre la syntaxe et l’expérience soit moins juste, soit moins profond. Je prends le risque. Je recommence le lendemain.

Quand on prend de tels larges, ces boussoles qu’on possède sont nos seuls aides, avec le ciel, la nuit, quand il est sans nuage — ce qui est rare.


Je termine en recopiant un extrait du Miroir de Léda, de Claude Louis-Combet

« Je sais bien que tout ce que je dis là est perpétuelle trahison de sens. La faute en est à a grammaire qui substantifie tout ce qu’elle classe et, par le maléfice du verbe être, donne une consistance ontologique à ce qui même se refuse à être et ne se voudrait que spasme ou frisson du néant. Mais allez avec les mots évoquer le pur passage et essayer, sans l’alourdir, de souligner et développer le trans de la transhumance (de la transmigration, de la translation, de la transfiguration…), ou plus délicatement encore, s’il se peut, le ph d’éphéta… Peut-être la syntaxe est-elle née de la hantise de la mouvance et désormais c’est courir après l’impossible que de tenter de retrouver le musical sillage qui prélude, dans la nuit de la conscience, à l’avènement de l’instant. Il me faut bien essayer cependant, c’est la tâche qui m’est échue puisqu’à la distance infinie de la vie quotidienne où d’autres que moi affirment que j’existe, je n’ai que cette chanson à pousser… »


arnaud maïsetti - 4 mars 2011

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_écritures numériques _lirécrire _Roland Barthes _solitudes